La « crise de la masculinité » est un récit en circulation depuis l’Antiquité romaine, et dont la demande n’a jamais fléchi. Il a traversé le fascisme italien, le national-socialisme, trois vagues de féminisme et TikTok ; en 2026, il a trouvé des réseaux de distribution que Cicéron n’avait pas prévus — commissions parlementaires, agences de santé publique, cliniques de la testostérone. Le 30 juillet 2026, la revue Le Grand Continent en a publié la notice d’inventaire : un lemme signé Ana Yara Postigo Fuentes, dans la série « Vocabulaire de l’extrême droite » dirigée par Steven Forti, qui documente le trajet de l’expression en une décennie — des revues d’études de genre aux studios de podcasts, aux discours politiques, aux commissions parlementaires et aux commentaires en ligne, « à travers l’Europe, l’Amérique du Nord et au-delà ».
Le moment est propice à l’inventaire. À l’été 2026, l’expression désigne simultanément deux choses : la vulnérabilité des hommes — solitude, suicide, décrochage — et leur agressivité — harcèlement scolaire, radicalisation, passage à l’acte. Le récit de la crise fait le pont entre les deux : la vulnérabilité produirait l’agressivité. Ce pont, personne n’a intérêt à le couper. La droite réactionnaire y trouve son marché électoral, l’industrie du bien-être masculin son marché tout court, et les institutions européennes un problème de santé publique à administrer.
Cet article fait les comptes dans l’ordre : l’ancienneté du récit, documentée par un demi-siècle de travaux ; les chiffres qui existent — car ils existent, et ils ne disent pas ce que le récit leur fait dire ; la division du travail entre les trois clientèles de la crise. Au bout, la seule question que chacune évite soigneusement : qui, concrètement, parle aux hommes isolés ?
I — Le récit a trouvé son adresseLa nouveauté de 2026 n’est pas le récit : c’est son adresse
Ce que le lemme du Grand Continent établit d’abord, c’est une trajectoire. En l’espace d’une décennie environ, l’expression « crise de la masculinité » est passée des revues d’études de genre aux studios de podcasts, aux discours politiques, aux commissions parlementaires et aux commentaires en ligne. Récemment, elle s’est adossée à une seconde expression, l’« épidémie de solitude masculine » : les hommes seraient plus isolés, moins entourés d’amis, plus désorientés émotionnellement que par le passé. L’avis officiel du surgeon general américain Vivek Murthy en 2023 sur l’« épidémie de solitude et d’isolement » a fourni au récit son certificat d’origine sanitaire, et des figures comme Andrew Tate — arrêté à Miami le 18 juillet 2026 en vue de son extradition vers le Royaume-Uni, où il est poursuivi pour viols et traite d’êtres humains — sa déclinaison militante.
📊 Le Grand Continent, « Crise de la masculinité », lemme d’A. Y. Postigo Fuentes, 30/07/2026La publication n’a rien d’un tir isolé. Le lemme fait partie d’une série estivale en accès libre, « Le Vocabulaire de l’extrême droite : pour une philologie critique de nos années Vingt », où des chercheurs de toute l’Europe traitent, mot par mot, le lexique que la réaction impose au débat. Que la « crise de la masculinité » y figure à côté de « l’anti-nation » ou du « déclin de l’Occident » n’est pas un hasard de classement : c’est un diagnostic de famille.
II — Le récit le plus ancien du mondeFrancis Dupuis-Déri a fait l’archéologie que le débat public n’a jamais faite
Le politologue franco-canadien Francis Dupuis-Déri a publié en 2018 « La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace », et le titre dit tout : le récit remonte au moins à l’Antiquité romaine, et il se réactive à chaque époque où la position sociale des femmes évolue, toujours organisé autour de la même idée — les femmes prennent la place des hommes. Le sociologue britannique John MacInnes l’avait formulé vingt ans plus tôt : la masculinité a toujours été en crise, d’une manière ou d’une autre. Michael Kimmel a montré que l’industrialisation et le premier mouvement pour les droits des femmes, dès la fin du XIXᵉ siècle, avaient déjà déclenché la même réaffirmation anxieuse. Au début des années 1980, ce qui était né comme mouvement de libération des hommes s’est mué en mouvement des droits des hommes, le ressentiment masculin présenté comme une victimisation imputable au féminisme.
La filiation n’est pas qu’intellectuelle. Dupuis-Déri documente que le récit de la crise a servi de pilier structurel au fascisme italien et au national-socialisme, qui présentaient l’un et l’autre la crise comme une trahison d’élites féminisées et la restauration virile comme remède ; la sociologue Zira Box retrouve la même charpente dans le nationalisme franquiste. En France, la filiation passe par des textes signés avant la gloire politique de leurs auteurs : « Vers la féminisation ? » d’Alain Soral (1999), qui dénonce un « complot antidémocratique » où la féminisation des esprits complète la « maastrichtisation » des institutions, et « Le Premier Sexe » d’Éric Zemmour (2006), qui attribue la « stagnation intellectuelle et économique de l’Europe » à sa féminisation. Susan Faludi, elle, avait déjà retourné le récit dans « Backlash » (1991) puis « Stiffed » (1999) : les hommes de la classe ouvrière ont bel et bien été abandonnés par les mutations économiques, et on leur a offert en substitut une « masculinité ornementale » fondée sur l’image et la performance. C’est le même substitut que l’industrie du looksmaxxing vend aujourd’hui, et c’est la même logique qui relie « Iron John » de Robert Bly (1990) au « Chad » de la manosphère : l’archétype ne change pas, son usage passe d’outil d’intégration psychologique à instrument de hiérarchisation sociale.
III — Les chiffres sont réels ; le récit ne les emploie pasLe malaise qu’exploite le récit existe, mesuré, daté, sourcé
Il faut accorder au récit ce qui lui revient : la matière qu’il exploite n’est pas imaginaire. En Angleterre et au Pays de Galles, le taux de suicide des hommes est environ trois fois supérieur à celui des femmes ; aux États-Unis, près de quatre fois. Aux États-Unis toujours, la proportion d’hommes déclarant n’avoir aucun ami proche est passée de 3 % en 1990 à 15 % en 2021, et celle des hommes comptant au moins six amis proches de 55 % à 27 %, selon l’enquête American Perspectives Survey de mai 2021. Traduit à l’échelle d’une cour d’immeuble : un homme sur trente sans aucun ami proche en 1990, un sur sept en 2021, et la moitié de ceux qui avaient un réseau dense l’ont perdu. Congédier ces chiffres d’un revers de main serait exactement l’erreur que le récit espère.
📊 American Perspectives Survey, Survey Center on American Life, juin 2021 — cité par Le Grand ContinentReste que les données disponibles ne disent pas ce que le récit leur fait dire, et la précision ici n’est pas du scrupule d’universitaire : elle change la géographie du problème. L’étude Gallup de mai 2025 montre que, dans la plupart des pays de l’OCDE, les jeunes hommes ne déclarent pas des niveaux de solitude significativement supérieurs à la moyenne nationale — les États-Unis font figure d’exception. Le rapport de l’OCDE d’octobre 2025, portant sur 22 pays européens, mesure que 8 % de la population n’a aucun ami proche, sans différence notable entre les femmes et les hommes, tout en soulignant que plusieurs pays ont mis en place des stratégies nationales de lutte contre la solitude. Le drame masculin le mieux mesuré est pour l’essentiel un drame américain ; en Europe, ce que l’OCDE constate n’est pas un décrochage masculin, c’est une précarité générale du lien — 6 % de la population se sentant seule la plupart du temps ou tout le temps, 10 % ne pouvant compter sur personne en cas de besoin.
📊 Gallup, « Younger Men in the U.S. Among the Loneliest in West », mai 2025 · OCDE, « Social Connections and Loneliness in OECD Countries », oct. 2025Une catégorie mérite d’être isolée, parce qu’elle est la seule où la détérioration est nette : les jeunes hommes de 16 à 24 ans ont connu entre 2018 et 2022 la plus forte hausse de sentiment de solitude mesurée par l’OCDE, toutes catégories d’âge et de sexe confondues — sur des niveaux certes bas, de 2,7 % à 3,8 %. La tranche des 16-24 ans est aussi celle où, chez les garçons, les partis qui promettent la restauration font leurs meilleures récoltes — Vox en tête chez les 18-24 ans espagnols, l’AfD premier chez les jeunes hommes allemands. Ce n’est pas une coïncidence, c’est une chaîne d’approvisionnement. Les données françaises racontent la même précarité masculine, et la solitude y est documentée depuis des années.
IV — Victime le matin, menace le soirLe même mot sert à décrire les victimes et les auteurs, et c’est l’usage demandé
En avril 2026, le syndicat enseignant britannique NASUWT publiait une enquête menée auprès de plus de 5 000 enseignants : près d’une enseignante sur quatre déclarait avoir subi des abus misogynes de la part d’élèves au cours de l’année écoulée, contre 17,4 % en 2023. Parmi les incidents rapportés : des images dénudées d’enseignantes générées par intelligence artificielle, des plaisanteries sur les agressions sexuelles, des refus d’obéir aux consignes données par des femmes. Le secrétaire général du syndicat, Matt Wrack, reliait explicitement ces comportements aux contenus d’Andrew Tate et de Donald Trump. Le syndicat utilisait lui-même l’expression : « une crise de la masculinité est en train de se développer dans les écoles britanniques ».
📊 NASUWT, enquête auprès de plus de 5 000 enseignants, avril 2026 — citée par Le Grand ContinentVoilà le mécanisme à l’état pur. Le terme « crise de la masculinité » désigne à la fois des garçons seuls et désorientés et des garçons qui harcèlent, dans la même phrase, par le même syndicat, pour le même dossier. Le récit de la crise établit ensuite le lien entre les deux : la vulnérabilité engendre l’agressivité. C’est un pont qui innocente l’idéologie en psychiatrisant la haine. Aux États-Unis, la tuerie d’Isla Vista en 2014 — six morts, un manifeste misogyne annonçant vouloir « punir » les femmes qui avaient rejeté son auteur — et la fusillade d’un studio de yoga à Tallahassee en 2018 ont été commises par de jeunes hommes se réclamant de la mouvance incel, au sein de laquelle l’auteur d’Isla Vista fait l’objet d’une vénération. La version française de ce continuum a son rapport d’information parlementaire : le Sénat a passé sept mois à mesurer l’offre, sans jamais poser la question de la demande.
V — Les deux industries de la criseLe même symptôme, deux ordonnances : la restauration ou l’injection
Le récit de la crise a deux réseaux de distribution, et ils se font concurrence sur le même stock. Le premier est politique. La politologue autrichienne Birgit Sauer a décrit la stratégie en deux temps : invoquer une crise, puis promettre une restauration — de la domination masculine dans la famille, du droit à l’agressivité, de la clarté hétérosexuelle. Les résultats électoraux la valident. En Espagne, le baromètre du CIS de janvier 2025 plaçait Vox en tête de popularité chez les 18-24 ans, avec 29 % chez les hommes contre 16,5 % chez les femmes ; en Allemagne, aux élections fédérales de février 2025, l’AfD a recueilli 24 % du vote des jeunes hommes, quand les jeunes femmes préféraient Die Linke. Le clivage ne tient pas qu’au genre — la précarité et le déclassement y ont leur part —, mais le genre en est un ressort central, au point que le Financial Times en a fait dès janvier 2024 le constat d’une fracture mondiale.
Le second réseau est médical. Le déclin générationnel des niveaux moyens de testostérone est documenté — environ 1 % par an depuis la fin des années 1980, indépendamment de l’âge — et ses causes renvoient à l’obésité, à la sédentarité et aux perturbateurs endocriniens, pas à un quelconque recul de la virilité. Mais une étude de l’université de Sydney publiée en 2026 montre que des influenceurs présentent désormais des expériences banales — fatigue, stress, baisse de libido — comme les symptômes d’une « déficience » en testostérone, et promeuvent l’hormonothérapie comme remède et le taux comme indicateur direct de virilité. Les chercheurs nomment le phénomène « médicalisation de la masculinité » : une variation biologique ordinaire transformée en crise appelant une intervention commerciale. Le 15 juillet 2026, la logique a franchi la porte d’un ministère : le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth annonçait, dans une vidéo intitulée « High-T Department », un dépistage annuel de la « déficience en testostérone » pour les militaires de plus de trente ans, assorti d’une offre d’hormonothérapie de substitution, afin de garantir aux soldats « les bons niveaux de testostérone pour opérer au meilleur de leurs capacités ».
📊 Birgit Sauer (2020) · CIS, baromètre de janvier 2025 · Travison et al., Journal of Clinical Endocrinology & Metabolism, 2007 · Social Science & Medicine, janvier 2026 — cités par Le Grand ContinentDeux ordonnances pour le même symptôme, et chacune a besoin que le symptôme persiste : la droite a besoin d’hommes persuadés qu’on leur a pris quelque chose, l’industrie hormonale a besoin d’hommes persuadés qu’il leur manque quelque chose dans le sang. La troisième clientèle du récit est plus discrète : c’est celle qui ne l’emploie jamais.
VI — La crise entre au ministèreL’Europe a choisi de traiter la solitude comme un dossier de santé publique
L’administration a fait son entrée par la porte de la santé publique, et elle n’y est pas entrée par hasard. En mai 2025, l’Assemblée mondiale de la santé a adopté une résolution faisant du lien social une priorité à part entière de l’agenda mondial de santé ; la Commission européenne l’avait identifiée comme priorité de santé publique dès 2022, et l’Organisation mondiale de la santé a installé une commission dédiée à la connexion sociale. Le Royaume-Uni a créé un ministre de la solitude en 2018, le Japon en 2021, et l’Allemagne, le Danemark, la Finlande, les Pays-Bas, la Suède et l’Espagne ont adopté des stratégies nationales ; en Finlande, un groupe de travail parlementaire a livré la sienne en 2024. En octobre 2025, l’OCDE publiait son premier rapport d’ensemble — celui-là même qui mesure 8 % de personnes sans ami proche dans 22 pays européens, sans écart notable entre les sexes.
📊 OCDE, « Social Connections and Loneliness in OECD Countries », oct. 2025La France occupe dans ce tableau une position qui lui ressemble : elle n’a ni ministre ni stratégie nationale contre la solitude, comme le relevait déjà l’inventaire de l’épidémie de solitude publié ici. Elle a choisi une autre porte, celle de la politique étrangère. Le 22 octobre 2025 s’ouvrait à Paris la quatrième conférence ministérielle des diplomaties féministes, avec 55 délégations, pour contrer ce que l’exécutif nomme « l’internationale réactionnaire ». Sa secrétaire générale, Delphine O, le disait au Grand Continent sans détour : face à la vague masculiniste, la France oppose un concept — la diplomatie féministe, née en Suède en 2014. La répartition des rôles est dès lors complète : la santé publique administre la solitude, la diplomatie contient le masculinisme, et entre les deux — entre le garçon de 18 ans que la solitude isole et celui que la manosphère recrute — aucun étage de l’État ne s’est attribué le dossier.
VII — Le double-fond : qui parle aux hommes isolésToutes ces institutions ont un point commun : aucune ne nomme la cause que leurs données désignent
Le lemme du Grand Continent met le doigt sur ce que la division du travail institutionnel permet d’éviter : de quelle masculinité parle-t-on ? Le concept de « masculinité hégémonique », forgé par Raewyn Connell puis affiné avec James Messerschmidt en 2005, ne désigne pas un comportement moyen mais l’idéal culturel dominant — réussite économique, maîtrise des émotions, affirmation sexuelle — auquel tous les hommes sont comparés et que la plupart échouent à atteindre. La « crise » n’est donc pas une crise des hommes : c’est la crise de cet idéal hiérarchique. Et les dommages mesurés — moindre propension à demander de l’aide en santé mentale, risque suicidaire accru, amitiés structurellement plus précaires, cette amitié « épaule contre épaule » décrite par le sociologue italien Manolo Farci, où l’on fait des choses ensemble sans jamais se regarder — sont associés aux normes de la masculinité hégémonique elles-mêmes, pas aux critiques féministes qui les remettent en question.
Récit réactivé à chaque déplacement de la position sociale des femmes, monétisé par deux industries — l’électorale, qui promet la restauration, et la médicale, qui vend l’ordonnance — pendant qu’une troisième, l’institutionnelle, le convertit en dossier administratif. Les trois vivent du symptôme ; aucune ne nomme la cause que leurs propres données désignent, parce que la nommer coûterait cher aux trois à la fois.
Restent les hommes isolés, ceux que les chiffres décrivent et dont personne ne s’occupe directement. La manosphère, elle, s’en occupe : c’est l’ironie que la littérature sur la solitude oublie, et le lemme la nomme — ces espaces fournissent à des hommes seuls et désorientés une communauté, un langage partagé, un sentiment de reconnaissance, précisément ce que les normes dominantes de la masculinité leur interdisent de chercher ailleurs. La manosphère est à la fois une réponse à la solitude masculine et la cause de ses formes les plus violentes. La gauche et le centre ont choisi de ne pas lui disputer ce terrain : il n’existe pas d’équivalent institutionnel à ce que Tate vend en une minute, et le tourner en dérision ne remplit pas le vide — il garantit le monopole.
Le récit de la crise attribue le mal au féminisme tout en défendant les normes mêmes qui produisent le mal.
La conversation la plus honnête sur le bien-être des hommes est celle qui sépare deux éléments que le débat de 2026 mélange avec méthode : les difficultés réelles — qui appellent des réponses politiques, chiffrées, financées — et le récit idéologique qui instrumentalise ces difficultés pour s’opposer à l’égalité de genre. Ne pas congédier le malaise, c’est la seule façon d’arracher à la manosphère le monopole de sa prise en charge. Reste à ne pas l’entretenir comme le font les deux industries, qui ont besoin de lui tel quel : souffrant, non nommé, rentable.
Le malaise est réel, le diagnostic est faux, et l’erreur n’est pas innocente : elle est rentable pour tous ceux qui la répètent.
Deux mille ans de circulation, trois clientèles, et pas un mot de plus sur la cause. La notice du Grand Continent aura au moins servi à cela : dresser l’inventaire d’un récit que chaque époque croit découvrir. Le reste, comme toujours, est affaire de vocabulaire.