I — Le thermomètre

La France mesure la fièvre ; elle ne regarde jamais le système immunitaire

Le 24 juin 2026, la délégation aux droits des femmes du Sénat publiait le rapport d’information n° 776, Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes. Sept mois de travaux, une centaine d’auditions, vingt-quatre recommandations. Pour la première fois, une institution française nommait le masculinisme comme un risque pour la démocratie. La presse a relayé les chiffres : vingt-six minutes pour qu’un algorithme hameçonne un jeune homme, vingt-deux millions de Français adhérant à au moins une forme de sexisme, une dizaine d’individus dans le viseur de la DGSI.

Le rapport est sérieux. Il est fourni. Il est aussi la démonstration involontaire d’un choix de société qui ne dit pas son nom.

Vingt-quatre recommandations. Aucune ne propose de soigner qui que ce soit.

Ce n’est pas un oubli de rédaction. C’est un cadrage. Le rapport traite le masculinisme comme une menace — ce qu’il est, pour une fraction des cas documentés — et refuse de le traiter comme un symptôme — ce qu’il est pour l’immense majorité silencieuse que la DGSI ne surveillera jamais. Entre le terroriste potentiel et le patient dépressif, l’institution a choisi sa cible. Et ce choix a un coût.

II — L’offre, et rien que l’offre

Un rapport qui sait tout des vendeurs, rien des acheteurs

Relisons la table des matières implicite du rapport n° 776. Les algorithmes — documentés à la minute près. Les plateformes — auditionnées, leurs directions des affaires publiques convoquées. Les créateurs de contenus — leurs revenus estimés, leurs techniques de funnel décrites. La réponse pénale — référents radicalisation, plateforme nationale de signalement, mobilisation des parquets. La réponse éducative — campagnes de sensibilisation, contre-discours, rebaptisation d’une journée nationale.

Ce que le rapport ne contient pas : une évaluation de l’état de santé mentale de la population qu’il décrit. Une estimation du nombre d’hommes en rupture de soins. Une recommandation sur l’accès à la psychothérapie. Une ligne sur la prévention du suicide dans cette population.

Les rapporteures effleurent pourtant le sujet, au détour d’un chapitre sur les « facteurs de vulnérabilité psychopathologiques récurrents » des profils qui basculent : isolement social, humiliations sentimentales, harcèlement scolaire, sentiment de déclassement, difficultés familiales. Cinq items, une ligne chacun. Puis le rapport referme la parenthèse et retourne à sa table des matières : contenus, algorithmes, parquets.

Le choix du thermomètre

Mécanisme institutionnel par lequel on mesure l’exposition à un phénomène — ici, vingt-six minutes pour être happé par l’algorithme — sans jamais mesurer l’état antérieur qui rend l’exposition dangereuse. On sait combien de temps il faut pour qu’un garçon soit touché. On ne demande jamais dans quel état il était avant d’être touché.

La métaphore médicale n’est pas gratuite. Quand un virus circule, l’épidémiologie ne se contente pas de chronométrer le délai de contagion. Elle mesure aussi les comorbidités, les facteurs de risque, l’état du système immunitaire de la population exposée. Le rapport n° 776 ne fait que la moitié du travail — et ce n’est pas celle qui coûte le plus cher.

III — La courbe qu’on refuse de regarder

Ce que la DREES mesure depuis trente ans sans que personne ne pose la question

Voici les chiffres que le Sénat aurait trouvés s’il avait auditionné la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques au lieu de se limiter à la direction générale de la sécurité intérieure.

En France, 76,1 % des décès par suicide sont masculins. Trois suicides sur quatre. Le ratio est stable depuis des décennies. La DREES mesure aussi que la perte du conjoint — divorce, rupture, veuvage — multiplie le risque suicidaire par neuf chez les hommes, contre un facteur deux chez les femmes. Le couple n’est pas un confort masculin ; il est, statistiquement, un équipement de survie.

76,1 %
Des suicides sont masculins en France — DREES, étude n° 1364
×9
Risque suicidaire masculin après perte du conjoint — facteur 2 chez les femmes
4× moins
Les hommes consultent en santé mentale à détresse comparable — OMS, OCDE
1 sur 8
Hommes jamais en couple à 35 ans (génération 1968-1977) — INED Épic

Ajoutons le stock que l’INSEE et l’INED mesurent sans jamais le nommer : 44,4 % des hommes de 15 ans ou plus sont juridiquement célibataires, contre 37,6 % des femmes. Treize pour cent des hommes de la génération 1968-1977 n’ont jamais vécu en couple à 35 ans. Un homme sur huit de sa classe d’âge. Pas « entre deux relations ». Jamais entré.

Les hommes consultent un professionnel de santé mentale quatre fois moins souvent que les femmes à détresse comparable. Le sous-diagnostic de la dépression masculine est documenté dans tous les pays de l’OCDE. Le résultat est une population à risque élevé qui ne se sait pas à risque, que le système de soins ne voit pas, et que la statistique publique n’a jamais constituée en catégorie.

La DREES enterre chaque année des milliers d’hommes seuls. La DGSI en surveille dix. Les seconds ont un acronyme. Les premiers n’ont même pas de case.

IV — L’arithmétique du non-traitement

Ce que coûte un incel non soigné, et à qui

Faisons le calcul que le rapport ne fait pas. Une dizaine d’individus sont suivis par le renseignement intérieur pour un risque de passage à l’acte violent. Un seul attentat a été déjoué en France — l’affaire Timoty G., Saint-Étienne, juillet 2025. Le coût de la surveillance, des parquets, des référents, des plateformes : finançable dans les enveloppes existantes de l’antiterrorisme.

Pendant ce temps, les hommes représentent les trois quarts des suicidés annuels. Une partie substantielle de ces morts survient dans un contexte d’isolement conjugal et de non-recours aux soins. Le coût de ce non-traitement n’est pas budgété parce qu’il n’est pas comptabilisé. Il est pourtant intégralement supporté par les urgences, la médecine légale, les dispositifs d’aide sociale aux familles survivantes, et les années de vie perdues que personne ne convertit en euros.

L’asymétrie est parfaite. Traiter la menace incel via l’antiterrorisme coûte peu et produit des résultats visibles : un attentat déjoué, des individus interpellés, des signalements traités. Traiter la solitude masculine via la santé publique coûterait cher et produirait des résultats différés : des patients suivis, des suicides évités, des réinsertions silencieuses. La première option remplit des tableaux de bord. La seconde remplirait des dossiers médicaux.

10
Individus suivis par la DGSI pour radicalisation masculiniste — soit 0,000015 % de la population masculine française. Pendant ce temps, des milliers d’hommes meurent chaque année d’une pathologie que le rapport n° 776 ne mentionne pas.
V — Le double-fond

Pourquoi l’institution préfère les monstres aux malades

La thèse de l’angle mort — le rapport aurait « oublié » la santé mentale — est confortable. Elle disculpe. Elle suggère qu’il suffirait d’un addendum, d’une recommandation 25, pour que le problème soit résolu.

La réalité est moins rassurante. Le cadrage sécuritaire n’est pas une omission : c’est une condition de possibilité du consensus politique. Un rapport sur « la menace masculiniste » peut être adopté à l’unanimité par trois sénatrices de bords opposés, cité en conférence de presse, relayé par la presse nationale. Un rapport sur « la santé mentale des hommes seuls en France » n’aurait pas passé le stade de la proposition de loi.

Pourquoi ? Parce que le premier active des outils existants — DGSI, parquets, plateformes — sans création budgétaire significative. Le second exigerait des moyens nouveaux : cliniciens formés à la spécificité masculine, campagnes de prévention genrées, files d’attente de CMP, suivi longitudinal. La santé publique, contrairement à la sécurité nationale, n’a pas de guichet prioritaire.

Le rapport n° 776 n’a pas oublié la santé mentale. Il l’a méthodiquement exclue — parce que l’inclure aurait transformé le problème « incels » en problème « hommes seuls », c’est-à-dire en problème de masse. Or la France ne sait traiter les problèmes de masse qu’en mode répressif. En mode sanitaire, elle n’a ni les crédits, ni les structures, ni le courage politique.

Et puis il y a l’éléphant dans la salle des auditions. Parler de santé mentale masculine, c’est implicitement reconnaître que la solitude des hommes n’est pas qu’un problème d’offre — algorithmes, vendeurs, contenus — mais aussi un problème de demande. Un vide que le coaching à 2 000 euros vient combler parce que personne d’autre ne propose de le faire gratuitement. L’institution qui reconnaîtrait ce vide devrait aussi reconnaître qu’elle a cessé, depuis trente ans, de proposer quoi que ce soit aux garçons qui ne sont ni des délinquants ni des surdoués.

VI — Ce que serait une réponse sanitaire

Si l’on décidait de soigner plutôt que surveiller

Imaginons, à titre d’exercice, ce que contiendrait une version sanitaire du rapport n° 776.

Elle commencerait par une reconnaissance statistique : la création, à la DREES ou à Santé publique France, d’un indicateur de désaffiliation conjugale masculine croisé avec les données de mortalité par suicide. Elle intégrerait aux campagnes de prévention un ciblage explicite vers les hommes isolés, dont le non-recours aux soins est documenté. Elle proposerait de former les médecins généralistes au repérage de la dépression masculine, qui se manifeste plus souvent par de l’irritabilité, des conduites à risque et un retrait social que par les symptômes classiques sur lesquels les échelles diagnostiques ont été calibrées — majoritairement sur des patientes.

Elle auditerait l’accès aux soins psychologiques en fonction du sexe et du statut conjugal. Elle chiffrerait le coût du non-traitement et le comparerait, en années de vie gagnées et en réduction des passages aux urgences, au coût d’une prise en charge précoce. Elle proposerait de financer, par redéploiement, des consultations de psychothérapie pour les hommes en rupture conjugale, sur le modèle de ce que plusieurs pays nordiques expérimentent.

Elle ne remplacerait pas le rapport sécuritaire — les deux lectures ne sont pas exclusives. Mais elle rappellerait un principe que le rapport n° 776, dans ses 312 pages, n’énonce nulle part : un homme seul qui ne va pas bien n’est pas d’abord un risque pour les autres. Il est d’abord un risque pour lui-même. Et ce risque, depuis trente ans que la courbe monte, aucune institution française n’a jugé utile de le mesurer.


Le rapport du Sénat sur le masculinisme est un document important. Il documente l’offre avec une précision que personne n’avait atteinte avant lui. Il révèle une industrie, des mécaniques d’hameçonnage, des complicités algorithmiques. Tout cela est utile, et tout cela méritait les sept mois qu’on y a consacrés.

Mais un document qui mesure l’offre sans jamais mesurer la demande, qui chronomètre l’exposition sans jamais évaluer la vulnérabilité, qui compte les monstres sans compter les malades, n’est pas un diagnostic. C’est la moitié d’un diagnostic. Et la moitié qu’il omet est précisément celle qui coûte.

La DGSI surveille une dizaine de jeunes hommes. La DREES en enterre des milliers chaque année. Les premiers ont un rapport du Sénat. Les seconds attendent leur case statistique depuis trente ans.

Le reste, comme toujours, est affaire de courage.