Un lycéen de seize ans scrolle, un soir de juin. Il n’a rien cherché, rien demandé, rien liké de suspect. Vingt-six minutes plus tard, la recommandation lui sert ses premiers contenus masculinistes. Le délai n’est pas une image d’article d’opinion : il est mesuré par une étude de l’université de Dublin et cité noir sur blanc dans le rapport d’information n° 776 du Sénat, présenté le 24 juin 2026. Et pour les 11-13 ans, précise la rapporteure Béatrice Gosselin, c’est encore moins.

Pour aboutir à cette phrase, la délégation aux droits des femmes du Sénat a travaillé sept mois, auditionné une centaine de personnes, engrangé une cinquantaine d’heures de témoignages. Le résultat tient en 24 recommandations et un titre : Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes. Trois sénatrices — Les Républicains, Union Centriste, Parti socialiste — l’ont adopté à l’unanimité, ce qui, dans la France de 2026, est presque aussi remarquable que ce qu’elles décrivent.

Le rapport est sérieux, fourni, et il mérite d’être lu avant d’être commenté. Ce qui ne l’empêche pas de contenir un angle mort de la taille de son sujet : il mesure l’offre avec une précision d’orfèvre et ne consacre à la demande que quelques lignes, rangées dans la case des « signaux faibles ». Or un marché ne se comprend pas par ceux qui vendent. Il se comprend par ceux qui achètent.

I — Le rapport

Sept mois, cent auditions, et une première parlementaire

La délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes est la première assemblée politique française à s’être saisie du masculinisme, dès novembre 2025 — la première audition date du 27 novembre. La démarche prolonge celle qui avait abouti, en 2022, au rapport Porno : l’enfer du décor. Aux manettes cette fois : trois rapporteures que tout oppose sur le papier, Béatrice Gosselin (Les Républicains, Manche), Olivia Richard (Union Centriste, Français établis hors de France) et Laurence Rossignol (Socialiste, Écologiste et Républicain, Val-de-Marne), sous la présidence de Dominique Vérien.

Le menu des auditions donne la mesure de l’ambition : direction générale de la sécurité intérieure, Office central de lutte contre les crimes de haine, procureure de la République de Paris, pôle national de lutte contre la haine en ligne, Arcom, Haut Conseil à l’égalité, associations e-Enfance et Mouvement du Nid, anthropologues du CNRS, historiennes, psychocriminologues — et les directions des affaires publiques de Snapchat, YouTube et Discord, venues expliquer leur modération. Le tout complété par des déplacements en France et à l’étranger et une analyse des contenus masculinistes relayés en ligne.

Fiche d’identité du rapport n° 776 (2025-2026)

Titre
« Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes »
Adopté
23 juin 2026, à l’unanimité de la délégation
Présenté à la presse
24 juin 2026
Méthode
7 mois · ~100 auditions · ~50 heures de témoignages
Recommandations
24, articulées en 4 axes

Source : Sénat, contrôle en clair « Montée en puissance des réseaux et mouvements masculinistes », juin 2026 ; L’Humanité, 24 juin 2026.

Le verdict des trois sénatrices n’est pas celui d’un phénomène de mode. « Parler du masculinisme ne revient pas à parler d’une simple tendance sur les réseaux sociaux », pose Dominique Vérien. Le rapport va plus loin : il décrit « un mouvement social et politique » qui « vise à anéantir les droits des femmes et, in fine, à démanteler notre socle démocratique ». Des mots que le Sénat n’emploie d’ordinaire que pour les ennemis déclarés de la République. C’est d’ailleurs exactement ainsi que le rapport finit par traiter son objet.

II — L’offre, documentée

Vingt-six minutes, vingt-deux millions de Français, et un marché de la fragilité

La première qualité du rapport n° 776 est de chiffrer ce qui n’était jusqu’ici qu’inquiétude diffuse. Le chiffre d’ouverture tient du record de vitesse : selon une étude de l’université de Dublin citée par la délégation, vingt-six minutes suffisent pour qu’un jeune homme se voie recommander en ligne des contenus masculinistes — et pour les 11-13 ans, le délai se resserre encore. « Quand on est un jeune homme en ligne, tous les chemins semblent mener au masculinisme », résume la chercheuse Cécile Simmons, auditionnée pour ces travaux.

26 min
pour qu’un jeune homme se voie recommander des contenus masculinistes en ligne (université de Dublin, citée par le rapport) — moins encore pour les 11-13 ans
22 M
de Français adhèrent à au moins une forme de sexisme — dont 10 millions à un sexisme dit « hostile », soit 17 % des 15 ans et plus (HCE, rapport annuel 2026)
84 %
de victimes féminines pour le cybersexisme, première forme de haine en ligne recensée

Le rapport retrace ensuite la généalogie du phénomène : des mouvements antiféministes nés à la fin du XIXe siècle, toujours rebondis en réaction aux avancées des droits des femmes, jusqu’à la « manosphère » contemporaine — pick-up artists, MGTOW, incels, tradwives — et sa forme diluée, la « néo-manosphère » fondue dans la culture populaire. La mécanique de diffusion n’a plus grand-chose à voir avec l’adhésion militante : Samuel Comblez, de l’association e-Enfance, parle d’une « petite pluie fine » de contenus, de mèmes et de références qui modifie les perceptions par accumulation. Le vocabulaire de la manosphère — « alpha », « sigma », « Chad », « body count », « looksmaxxing » — circule désormais dans les cours de récréation comme un argot parmi d’autres.

Reste le point que le rapport est le seul à documenter aussi crûment : le masculinisme est un commerce. « Un business florissant aux ressorts parfois sectaires », écrivent les rapporteures, qui décrivent « un marché particulièrement lucratif, fondé sur l’exploitation des fragilités masculines ». Olivia Richard a donné en conférence de presse l’exemple qui résume le modèle : un jeune homme de 23 ans s’est vu proposer une formation pour devenir « un séducteur irrésistible » — 2 000 euros la formation, et les abonnements de ce type de contenus représenteraient 18 000 euros par mois pour leur auteur. La misère affective a un prix affiché ; il est mensuel, et il se renouvelle tout seul.

📊 Sénat, rapport n° 776, L’Essentiel, juin 2026 · HCE, Rapport annuel 2026 sur l’état des lieux du sexisme en France (janvier 2026) · Public Sénat, 24 juin 2026 · mesinfos.fr, 26 juin 2026 III — La réponse

Une dizaine de jeunes dans le viseur de la DGSI, et une boîte à outils héritée de l’antiterrorisme

Le chapitre sécuritaire du rapport est celui qui a fait les titres, et on comprend pourquoi. Il révèle qu’à ce jour, un seul attentat terroriste lié à la mouvance incel a été déjoué en France : en juillet 2025, à Saint-Étienne. C’est l’affaire dite Timoty G., du nom de ce lycéen de 18 ans interpellé début juillet à proximité de son établissement, puis mis en examen par le Parquet national antiterroriste pour un projet d’attaque visant des femmes, revendiqué au nom de l’idéologie incel. Le rapport révèle aussi qu’une dizaine d’individus « susceptibles de radicalisation violente » sont actuellement surveillés par le renseignement intérieur : tous ont moins de 21 ans, et une part non négligeable d’entre eux sont mineurs. Les services soulignent au passage une « forte connectivité » entre mouvements masculinistes et ultra-droite.

Face à cela, les 24 recommandations puisent sans vergogne dans l’arsenal forgé après les attentats djihadistes des années 2010 : intégrer le masculinisme aux politiques de prévention de la radicalisation, installer des « référents » formés dans chaque institution publique susceptible de croiser la menace, créer une plateforme nationale d’écoute sur le modèle du Centre de prévention de la radicalisation de Montréal, mobiliser par circulaire la qualification de crime haineux fondé sur le genre. Les rapporteures s’arrêtent d’ailleurs elles-mêmes au bord de la logique qu’elles ont enclenchée : créer une incrimination autonome de « terrorisme misogyne » ne leur « apparaît pas souhaitable ». On mesure le chemin parcouru à ce qu’elles ont dû l’écrire.

La recommandation-phare du volet numérique, elle, a déjà trouvé preneur : « faire de la protection des mineurs une priorité de l’action publique en interdisant par la loi l’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs de moins de 15 ans ». La proposition a été adoptée par l’Assemblée nationale le 21 juillet 2026 — un mois après la sortie du rapport. Ce site a déjà documenté ce que vaut ce dispositif : en Australie, où il tourne depuis décembre 2025, 85 % des adolescents visés utilisent toujours les plateformes, et la vérification d’âge consiste le plus souvent à leur demander de déclarer leur âge. Le Sénat recommande en juin ce que l’Assemblée vote en juillet et que l’Australie mesure comme un échec depuis mars.

📊 Sénat, rapport n° 776, L’Essentiel, juin 2026 · Public Sénat, 24 juin 2026 · TF1 Info, 3 juillet 2025 · L’Humanité, 24 juin 2026 · British Medical Journal, juillet 2026 IV — L’angle mort

Le rapport liste les fragilités — puis les range dans la case des signaux faibles

Le passage le plus honnête du document est aussi le plus révélateur de son angle mort. Au détour du chapitre sur la radicalisation, les rapporteures énumèrent les « facteurs de vulnérabilité psychopathologiques récurrents » des profils qui basculent : isolement social, « humiliations sentimentales », harcèlement scolaire, sentiment de déclassement, difficultés familiales. Cinq items, une ligne chacun. Puis le rapport referme la parenthèse et retourne à sa table des matières : vendeurs, contenus, algorithmes, parquets.

Or ces cinq items ne sont pas des signaux faibles de terrorisme en puissance. Ce sont les grandes lignes de la condition masculine juvénile telle que ce site la documente depuis des années : une solitude qui progresse dans toutes les tranches d’âge, une génération qui décroche de la sexualité comme d’une école qu’elle n’aime pas, et une cohorte de garçons que le discours public ne regarde plus que comme des risques en attente de détection. Nous l’écrivions déjà à propos des incels, dont la panique médiatique regarde le monstre plutôt que la courbe : le rapport n° 776 vient d’en fournir la version institutionnelle, en 312 pages et avec le tampon du Luxembourg.

Vingt-six minutes pour hameçonner un garçon, sept mois pour le constater, zéro page pour se demander ce qu’il cherchait.

L’historienne Christine Bard, auditionnée par la délégation, conteste la grille de la « crise de la masculinité » : la crise est permanente, note-t-elle, et sert trop souvent à reprocher au féminisme d’être allé « trop loin ». La critique du récit victimaire est juste. Mais un malaise mesuré n’a pas besoin d’un récit pour exister — il a besoin d’être lu, et c’est une autre discipline. Le sondage du HCE compte 22 millions d’adhésions plus ou moins floues à « au moins une forme de sexisme ». Le renseignement en suit une dizaine, tous jeunes. Entre les deux s’étend un continent inexploré : celui de ce que ces garçons cherchent, achètent, et parfois finissent par croire. Les deux instruments sont exacts ; ils ne mesurent simplement pas le même objet. L’institution a choisi le sien — celui qui compte les monstres, pas celui qui lit la courbe.

L’angle mort de la demande

Mécanisme par lequel une institution documente exhaustivement l’offre d’un marché — vendeurs, contenus, algorithmes, revenus — tout en classant les motifs d’achat dans les « facteurs de vulnérabilité » individuels. Le client disparaît derrière le suspect potentiel. Le marché, lui, continue de tourner : on n’a jamais fermé une boutique en interpellant sa file d’attente.

V — La thérapie

Réveiller les consciences, renommer une journée, et laisser la machine tourner

Le quatrième axe du rapport est le plus touchant et le moins armé. Il propose de « réveiller les consciences » : campagnes de sensibilisation reprenant « les codes numériques des jeunes générations », contre-discours valorisant « d’autres représentations des masculinités », financement sécurisé des associations féministes — dont 70 % sont en très grande difficulté financière, rappellent les rapporteures. Il ajoute la rebaptisation de la Journée nationale de lutte contre le sexisme du 25 janvier en « Journée nationale de lutte contre le sexisme et le masculinisme ». Tout cela est défendable. Rien de tout cela ne s’adresse à un garçon de seize ans à minuit, seul devant un écran qui, lui, sait exactement quoi lui vendre.

Une seule recommandation touche au modèle économique : porter au niveau européen une « stratégie de démonétisation » des contenus sexistes, misogynes et masculinistes, pour les priver de revenus publicitaires — et faire entrer ces contenus dans l’analyse des « risques systémiques » du règlement sur les services numériques. C’est la seule qui coûte quelque chose à quelqu’un. C’est donc, par construction, la seule dont le calendrier dépend de Bruxelles, des lobbys des plateformes et des définitions que ces mêmes plateformes écriront dans leurs conditions générales. Les 23 autres recommandations s’appliqueront à la vitesse des circulaires ; celle-là s’appliquera à la vitesse des intérêts.

Et puis il y a le détail qui dit tout de la position réelle des institutions face à la machine qu’elles dénoncent. En dernière page de L’Essentiel — la synthèse grand public du rapport, celle qui sera lue et partagée — figure cette mention : « certaines illustrations de cet Essentiel ont été réalisées avec l’assistance de l’intelligence artificielle ». Le Sénat publie 312 pages sur les algorithmes qui capturent l’attention des enfants, et confie les images de sa propre synthèse à la machine. On ne saurait mieux illustrer le rapport de force : la dénonciation elle-même tourne sur l’infrastructure qu’elle décrit.

Nommer un poison ne le retire pas des rayons. Le rapport n° 776 sait qui vend ; il ne demande jamais pourquoi on achète. Tant que la demande restera l’angle mort de la République, l’offre aura de beaux jours — et les rapports, une descendance.

VI — La lecture

Ce qu’il faudrait mesurer, si l’on voulait démonter le marché

Une lecture par la demande commencerait par des questions que le rapport ne pose nulle part. Pourquoi une formation à 2 000 euros trouve-t-elle preneur — quel vide précis promet-elle de combler, et qui d’autre propose de le combler ? Pourquoi le vocabulaire « sigma » et « alpha » parle-t-il à des garçons que l’école, la famille et le débat public ont cessé de décrire autrement que comme des problèmes en gestation ? Que croient réellement ceux qui consomment ces contenus — le rapport mesure l’exposition à la minute près, mais l’adhésion reste pour lui une boîte noire, entre les 22 millions du sondage et la dizaine du renseignement.

Ces questions ne sont pas tendres avec le phénomène ; elles sont seulement utiles contre lui. Un marché de l’apaisement identitaire ne disparaît ni par l’interdiction d’un compte, ni par la vigilance d’un service : il disparaît quand la promesse qu’il vend est tenue ailleurs, à meilleur prix. Tant que la seule réponse institutionnelle au garçon isolé sera un référent radicalisation, la formation à 2 000 euros restera, de loin, l’offre la plus attentionnée qu’on lui ait faite.

Le lycéen de seize ans du début n’a rien demandé — c’est exactement le problème : personne ne lui a rien demandé non plus. Ni l’algorithme, qui le hameçonne en vingt-six minutes. Ni la République, qui en sept mois a appris à le repérer, pas à l’écouter.

Le reste, comme toujours, est affaire de courage.