Un adolescent de quatorze ans ouvre TikTok à Sydney. L’application lui demande son âge. Il tape 2008 à la place de 2012 dans le champ de naissance, et le voilà majeur aux yeux de l’algorithme. Personne ne vérifie. La scène se répète en boucle dans tout le pays, huit mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de seize ans — l’une des lois les plus sévères du monde en la matière.

Le mardi 21 juillet 2026, en dernier vote à l’Assemblée nationale, la France a adopté la même mécanique, le seuil un an plus bas : interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans, application dès le 1er septembre pour les nouveaux comptes, suppression des comptes existants au 1er janvier 2027. La ministre déléguée chargée du Numérique, Anne Le Hénanff, y a vu la France « montrer la voie en Europe ». La députée qui porte le texte, Laure Miller, a promis qu’il « va rendre à nos enfants la jeunesse qui leur a été confisquée ».

Avant d’applaudir, il y a un dossier à lire. L’Australie fait tourner le dispositif depuis le 10 décembre 2025 : huit mois de recul, une étude du British Medical Journal, un régulateur qui compte les contournements, un gouvernement qui vient de doubler les amendes — et des adolescents qui n’ont jamais rien eu à craindre d’une case à cocher. Ce que les chiffres australiens disent de la loi française n’est pas rassurant. C’est plus utile que rassurant.

I — La loi

Deux dates, un seuil, et une loi de 2023 que personne n’a jamais vue appliquée

Le texte adopté le 21 juillet est court dans son principe : aucun mineur de moins de quinze ans ne pourra détenir un compte sur un réseau social. L’application se fait en deux temps. À compter du 1er septembre 2026, les plateformes devront empêcher l’ouverture de nouveaux comptes par les moins de quinze ans. Au 1er janvier 2027, les comptes existants des moins de quinze ans devront être supprimés : le délai de quatre mois est censé permettre aux plateformes de vérifier l’âge de l’ensemble de leurs utilisateurs pour repérer ceux qui n’ont pas l’âge requis. Le même texte étend aux lycées l’interdiction du téléphone portable, déjà en vigueur dans les écoles et les collèges.

Le calendrier de l’interdiction

21 juillet 2026
Adoption définitive à l’Assemblée nationale
1er septembre 2026
Blocage des nouveaux comptes de moins de 15 ans
1er janvier 2027
Suppression des comptes existants

Source : LCP, « Interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans : ce que contient la loi », 21 juillet 2026.

Deux faits du débat parlementaire méritent d’être sortis du compte rendu. Le premier : le texte arrive sous le filtre du Conseil constitutionnel, que les parlementaires socialistes ont d’ores et déjà annoncé saisir — leur propre Arthur Delaporte ayant relevé que les modalités de contrôle de l’âge « restent largement imprécises » à un mois de l’entrée en vigueur. Le second : une majorité numérique à quinze ans existait déjà en droit français. La loi du 7 juillet 2023 l’avait instaurée, avec autorisation parentale en dessous du seuil. Trois ans plus tard, elle n’a jamais produit d’effet, notamment parce que le règlement européen sur les services numériques limite ce qu’un État membre peut imposer seul aux plateformes. La République n’a donc pas découvert le problème en 2026. Elle a découvert qu’elle pouvait le voter une seconde fois, en plus dur.

Le nouveau texte supprime d’ailleurs la nuance de 2023 : l’autorisation parentale ne vaut plus. Quinze ans, c’est quinze ans — un seuil d’âge, appliqué à une date de naissance, quel que soit l’usage, la maturité ou le contexte. C’est précisément ce choix qu’il faut examiner, parce qu’il contient tout le reste.

II — Le laboratoire

Huit mois d’Australie : 85 % des adolescents interdits sont toujours en ligne

L’Australie a voté fin novembre 2024 — 101 voix contre 13 à la Chambre, 34 contre 19 au Sénat — l’Online Safety Amendment (Social Media Minimum Age) Act : interdiction des comptes pour les moins de seize ans à partir du 10 décembre 2025, sur TikTok, Instagram, Facebook, Snapchat, X, YouTube, Reddit, Twitch et d’autres, sous peine d’amendes pouvant atteindre 49,5 millions de dollars australiens pour les plateformes négligentes. Aucune exception avec accord parental n’a été prévue. Aucune sanction non plus pour les enfants ou les parents : tout le dispositif repose sur les épaules des plateformes.

85 %
des moins de 16 ans utilisaient toujours les plateformes interdites trois mois après la loi, le plus souvent via leur propre compte (étude BMJ / université de Newcastle, 408 adolescents suivis)
70 %
des enfants avaient conservé leurs comptes, selon le bilan du régulateur eSafety de mars 2026
5 %
des 12-13 ans ont dû produire une pièce d’identité officielle — 11 % chez les 14-15 ans. Les autres ont déclaré leur âge, ou envoyé un selfie lu comme adulte

L’étude publiée dans le British Medical Journal — université de Newcastle, 408 adolescents de 12 à 16 ans interrogés juste avant la loi puis trois mois après — est d’une sévérité méthodique. Elle compare les ados juste en dessous du seuil d’âge à ceux juste au-dessus, qui gardaient le droit de rester : aucune différence significative d’usage entre les deux groupes. Les deux tiers des moins de seize ans avaient bien croisé une « vérification d’âge » — qui consistait le plus souvent, précisent les auteurs, à leur demander de saisir leur âge. Entre 15 et 19 % ont créé un faux compte. Et le VPN, ce croque-mitaine du débat français, est resté marginal : le contournement de masse ne réside pas dans un logiciel, il tient dans un champ de formulaire.

Canberra a réagi comme les États réagissent quand une interdiction ne mord pas : en durcissant la sanction plutôt qu’en questionnant l’outil. Fin juin 2026, Anthony Albanese a reconnu que les géants de la tech « n’en font pas assez » et le plafond des amendes a été doublé, à 99 millions de dollars australiens (l’équivalent de 60 millions d’euros, selon Siècle Digital). Cinq plateformes sont visées par une action judiciaire. Pendant ce temps, les sondages montrent un pays partagé en deux : environ 70 % des électeurs approuvent l’interdiction, mais 58 % ne croient pas à son efficacité — et chez les premiers concernés, interrogés par la télévision publique ABC, 75 % déclarent ne pas avoir l’intention d’arrêter, 70 % jugent la loi mauvaise. La commissaire eSafety elle-même, Julie Inman Grant, a décrit le texte comme un « échafaudage très mince ».

📊 The Conversation, 23 juillet 2026 · Siècle Digital, 29 juin 2026 · eSafety Commissioner, compliance update, mars 2026 III — Le produit

On a interdit un âge, pas une machine à capter l’attention

Le résultat australien cesse d’être surprenant dès qu’on regarde ce que la loi vise. Elle ne touche ni les algorithmes de recommandation, ni le défilement infini, ni la publicité ciblée sur les mineurs, ni les métriques d’engagement qui structurent ces produits. Elle interdit à une date de naissance de posséder un compte. Or le produit n’a pas besoin du compte de l’enfant pour l’atteindre — il a besoin de son attention, qui reste disponible sur le compte d’un frère, d’un parent, ou d’un « adulte » né en 2008 dans un champ de saisie.

Les adolescents français, eux, ne demandent qu’à être pris au sérieux sur ce point. Selon le Baromètre du numérique 2024 du CREDOC, 71 % des 12-17 ans déclarent ne pas pouvoir se passer d’internet plus d’une journée — huit points de plus qu’en 2023. 58 % des internautes de cette tranche d’âge consultent les réseaux sociaux quotidiennement. Et 56 % d’entre eux jugent eux-mêmes excessif le temps qu’ils passent devant leurs écrans. La dépendance est lucide : les premiers concernés la décrivent mieux que les parlementaires qui la légifèrent. Aux États-Unis, le Pew Research Center mesurait déjà en 2024 que 48 % des adolescents jugent les réseaux « majoritairement négatifs » pour leur génération, contre 32 % deux ans plus tôt — un basculement d’attitude que la Gen Z a transformé en culte du dumbphone et du café sans écran, sans jamais cesser de scroller.

Interdire un compte à un adolescent, c’est interdire la porte d’entrée officielle d’un bâtiment dont on laisse les fenêtres ouvertes — et dont on continue à vendre les plans aux annonceurs.

La vérification d’âge, pierre angulaire du dispositif, bute sur une asymétrie que le législateur connaît depuis vingt ans : la plateforme qui vérifie sérieusement perd des utilisateurs au profit de celle qui vérifie mollement. Son modèle économique est le nombre d’utilisateurs actifs et leur temps de présence. Lui demander de filtrer efficacement les adolescents, c’est lui demander de scier la branche de ses métriques de croissance — les mêmes qui font le cours de son action. L’Australie vient d’en mesurer le résultat : deux tiers d’adolescents « vérifiés » par déclaration sur l’honneur.

📊 CREDOC, Baromètre du numérique 2024 · Pew Research Center, 2024 · British Medical Journal, juillet 2026 IV — Le double-fond

Pour exclure les enfants, il faudra identifier tout le monde

Voici le mécanisme que le débat public a soigneusement évité. Une plateforme ne peut pas « vérifier si les enfants ont moins de quinze ans ». Elle ne peut que vérifier l’âge de chacun — et traiter comme un enfant présumé quiconque ne prouve pas le contraire. La logique de l’interdiction n’est pas le filtrage des mineurs ; c’est la certification des majeurs. La case à cocher australienne n’est pas une faille du système, elle en est la phase d’essai : quand elle aura fini d’échouer, il restera deux options — abandonner l’interdiction, ou exiger une preuve d’identité à l’inscription. Louis Boyard, député La France insoumise, l’a dit à la tribune avec la brutalité de l’opposition : une loi « pas seulement hypocrite, mais aussi dangereuse », dont la finalité serait « d’imposer à toute la population française, quel que soit son âge, une vérification d’identité » et de « mettre fin à l’anonymat sur internet ». On peut écarter le propos pour son auteur. Ce serait une erreur : c’est la seule lecture qui tienne compte de l’expérience australienne.

Car l’infrastructure de l’âge certifié, une fois déployée, ne sert plus qu’à protéger les enfants. Elle devient un guichet : celui par où l’État, demain, conditionnera l’accès à n’importe quel service en ligne — et celui par où chaque commentaire, chaque inscription, chaque consultation laissera une identité vérifiée. Ce site a déjà documenté ce que devient une infrastructure d’État quand elle se met à noter les gens : France Travail entraîne un algorithme qui trie six millions de chômeurs en « suspects » et « non suspects », sans débat préalable. Là, le guichet ne notera personne ; il se contentera de savoir, pour chacun, qui est en ligne. C’est amplement suffisant.

Le sas d’identification

Dispositif qui, sous l’objet affiché de contrôler l’accès d’une population protégée, installe au passage le contrôle d’identité de la population entière. L’enfant est la justification ; l’adulte certifié est le produit. Le mécanisme est d’autant plus solide qu’il est moralement inattaquable : qui veut être celui qui s’oppose à la protection des enfants ?

V — Le vrai dossier

La protection des adolescents est un vrai problème — que cette loi ne traite pas

Il serait malhonnête de balayer le fond. La santé mentale des adolescents s’est dégradée dans tous les pays occidentaux depuis le début des années 2010, et l’exposition massive aux réseaux sociaux est un suspect documenté : l’OMS estimait en septembre 2024 que 11 % des adolescents européens présentaient une utilisation problématique des réseaux, quatre points de plus qu’en 2018. Jonathan Haidt et d’autres ont relié cette dégradation à l’arrivée du smartphone dans la vie des préadolescents. Les défenseurs de la loi ont aussi un argument plus fin que l’efficacité immédiate : l’objectif, disent-ils en citant le précédent britannique du tabac — une loi d’avril 2026 interdit désormais la vente de tabac à toute personne née à partir du 1er janvier 2009 — n’est pas de fermer des comptes cette année, mais de faire grandir une génération pour laquelle le réseau social à treize ans ne sera plus une norme sociale. L’étude du BMJ le reconnaît elle-même : juger l’interdiction à trois mois, c’est peut-être mesurer une marée avec une règle.

La comparaison avec le tabac a pourtant une limite qu’on ne peut pas balayer : personne ne socialisait par la cigarette. Le réseau social n’est pas un produit que l’adolescent consomme dans son coin, c’est la place du village où se joue sa vie sociale — et, pour certains, la seule fenêtre. Un directeur de service de santé mentale australien l’a rappelé pendant le débat : 73 % des jeunes qui accédaient à un soutien psychologique dans son pays le faisaient via les réseaux sociaux. En France, où la solitude progresse dans toutes les tranches d’âge, l’adolescent isolé, rural, harcelé au collège ou simplement inadapté à sa cour de récréation tient parfois à ses pairs par ce fil. La loi ne distingue rien de tout cela. Elle punit l’âge, pas l’usage — elle retire le même compte au harceleurs et au harcelé.

📊 OMS, « Les adolescents, les écrans et la santé mentale », 25 septembre 2024 · British Medical Journal, juillet 2026 · débats parlementaires australiens, 2024 VI — Le pari

La vraie question n’est pas « est-ce applicable » mais « que reste-t-il si ça ne marche pas »

Admettons le pari des partisans du texte : peu importe que 85 % des adolescents australiens contournent aujourd’hui, si la norme bouge dans dix ans. Le pari est défendable pour un produit. Il l’est beaucoup moins pour une infrastructure — et les réseaux sociaux sont devenus l’infrastructure de la socialisation adolescente, exactement comme le téléphone fixe l’était en 1985. On n’a jamais régulé le téléphone fixe en interdisant aux moins de quinze ans d’en avoir un dans leur chambre ; on a régulé ce qui se disait, se vendait et s’y organisait. L’interdiction d’âge mesure des comptes supprimés, pas une attention retrouvée : le jour où l’on saura ce que les adolescents font des heures ainsi « libérées », il sera trop tard pour revenir en arrière — l’infrastructure d’identification, elle, sera déjà là.

Reste la question que la loi n’a pas posée : que valait l’alternative ? Encadrer la recommandation algorithmique des contenus pour les mineurs, interdire la publicité ciblée en dessous d’un seuil d’âge, imposer des fils chronologiques par défaut, plafonner les métriques d’engagement des comptes de mineurs — autant de leviers qui s’attaquent au produit et non à la date de naissance, et dont l’Australie comme la France ont fait l’économie. Ils ont un inconvénient commun : ils coûtent quelque chose aux plateformes et n’offrent aucune photo de vote. Une interdiction d’âge, elle, se vote en un été, s’affiche à la rentrée, et ses échecs seront ceux des plateformes — jamais ceux du législateur.

L’Australie a interdit en décembre, mesuré en mars, doublé les amendes en juin. La France a regardé cette séquence et a voté la même chose en juillet, en abaissant le seuil d’un an. On n’appelle pas ça une politique fondée sur la preuve. On appelle ça une politique à l’épreuve des preuves.

À Sydney, le garçon de quatorze ans a fini par avoir raison du formulaire : un soir de juillet, il a tapé 2008 au lieu de 2012, et son compte n’a jamais été inquiété. La République française vient de remplir le même formulaire. Elle y a inscrit « protection de l’enfance ». Personne ne vérifie non plus.

Le reste, comme toujours, est affaire de lucidité.