Vingt-six minutes pour un utilisateur. Aucune mesure pour un enfant.
Le chiffre a fait le tour de la presse : vingt-six minutes. C’est le temps qu’il faut, écrit le rapport du Sénat n° 776, « pour que les algorithmes de recommandation proposent ce type de contenus à un utilisateur, notamment sur TikTok ». Le rapport le reprend d’une étude de la Dublin City University (2024), et il est devenu en deux mois la métrique de référence du débat public.
Notons tout de suite ce que la formule ne dit pas. Elle dit « un utilisateur ». Pas « un jeune homme ». Pas « un collégien ». L’étude n’isole aucune tranche d’âge, et le rapport n’avance aucun délai pour les 11-13 ans — la seule chose que les reprises du rapport laissent entendre, sans chiffre ni source lisible, c’est que le délai serait plus court pour les plus jeunes garçons. Nous n’avons pas trouvé de source qui le mesure. Nous ne le chiffrons donc pas.
Ce n’est pas un détail de méthode, c’est la question elle-même. Un utilisateur adulte servi en 26 minutes, c’est un problème de régulation des plateformes. Un enfant de 11 ans servi en moins de temps, ce serait un problème de protection de l’enfance — deux ministères, deux budgets, deux niveaux d’urgence. Or personne, à ce jour, n’a produit la mesure qui permettrait de trancher. On légifère sur le premier cas parce qu’on l’a chiffré. On ne fait rien du second parce que personne ne l’a compté.
II — La cour de récré comme caisse de résonance« Alpha », « sigma », « Chad » : comment le lexique de la manosphère est devenu un argot de 5ᵉ
Le rapport du Sénat documente un phénomène que tous les professeurs de collège pourraient confirmer : le vocabulaire de la manosphère est entré dans la cour de récréation. « Alpha », « sigma », « Chad », « body count », « looksmaxxing » — ces termes ne sont plus confinés aux forums et aux vidéos YouTube. Ils circulent comme un argot parmi d’autres, entre deux parties de foot et trois stories Instagram.
Samuel Comblez, de l’association e-Enfance, auditionné par la délégation, parle d’une « petite pluie fine » de contenus, de mèmes et de références qui modifie les perceptions par accumulation. Le mécanisme n’est pas celui de l’endoctrinement explicite — personne ne tient de meeting masculiniste au réfectoire. C’est celui de la normalisation par le lexique : quand un garçon de 5ᵉ traite un autre de « sigma » ou de « beta », il ne sait pas nécessairement ce que le terme charrie idéologiquement. Mais il participe à sa circulation, et cette circulation crée un sol meuble sur lequel les vrais contenus viendront se planter plus tard.
Le problème n’est pas que les gamins utilisent ces mots. C’est que personne, à l’école, ne leur explique d’où ils viennent.
La formule vaut pour les étudiants, dont on a mesuré l’exposition. Pour les collégiens, elle est pire : les mêmes chemins s’ouvrent, et aucun adulte ne sait lire la carte.
III — La DGSI a l’âge des gamins qu’elle surveilleMoins de 21 ans, mineurs, et déjà dans le viseur du renseignement intérieur
C’est la phrase du rapport que personne n’a envie de commenter. Elle figure au chapitre sécuritaire, entre les recommandations sur les référents radicalisation et la plateforme nationale de signalement. La voici : une dizaine d’individus sont actuellement surveillés par le renseignement intérieur pour radicalisation violente liée au masculinisme. Tous ont moins de 21 ans. Une part non négligeable d’entre eux sont mineurs.
L’affaire Timoty G., présentée comme la première affaire terroriste exclusivement liée à cette mouvance, concerne un lycéen de 18 ans interpellé en juillet 2025 à proximité de son établissement, mis en examen par le Parquet national antiterroriste pour un projet d’attaque visant des femmes. Les services soulignent une « forte connectivité » entre mouvements masculinistes et ultra-droite, une porosité qui complique encore le diagnostic : où finit la radicalisation politique, où commence la radicalisation de genre ? Pour un garçon de 14 ans, la distinction est purement académique.
Le rapport ne donne pas l’âge exact des mineurs surveillés. Mais il n’a pas besoin de le donner pour que la conclusion tienne : si le renseignement intérieur suit déjà des mineurs pour ce motif, c’est que le vivier de recrutement a franchi la porte du collège. Et la réponse de l’État, pour l’instant, est entièrement située en aval — au niveau du passage à l’acte, pas au niveau de la première exposition.
IV — L’école est dans le rapport, mais en pointilléTrois recommandations sur vingt-quatre passent par l’école. Aucune n’a été écrite pour ça.
On a beaucoup dit que le rapport ignorait l’école. C’est faux, et il faut le dire proprement. Trois de ses vingt-quatre recommandations passent par elle : la mise en place effective des séances d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS) tout au long de la scolarité ; une meilleure compréhension critique des algorithmes dans l’éducation aux médias ; le renforcement des services de santé scolaire pour repérer les vulnérabilités qui favorisent l’adhésion au discours masculiniste.
Trois lignes, donc. Et un point commun qui saute aux yeux dès qu’on les relit ensemble : aucune n’a été inventée pour le masculinisme. Les EVARS sont obligatoires depuis l’arrêté de 2025 et couvraient déjà les stéréotypes de genre. L’éducation aux médias existe depuis quinze ans. La santé scolaire est un service exsangue qu’on « renforce » dans à peu près tous les rapports parlementaires depuis vingt ans. Le rapport ne crée pas de dispositif : il rebranche des dispositifs existants sur un phénomène nouveau, et espère que le courant passera.
L’autre point commun est plus embarrassant : aucune de ces trois recommandations ne nomme le collège. « Tout au long de la scolarité », c’est une formule qui inclut tout le monde et n’oblige personne — pas une tranche d’âge, pas un niveau, pas un horaire. Or c’est précisément en 5ᵉ et en 4ᵉ que le lexique circule. Un professeur qui entend un élève de 5ᵉ traiter un camarade de « beta » n’a pas de case où ranger le signal : il a une séance EVARS quelque part dans l’année, une infirmière scolaire pour quatre établissements, et sa propre intuition.
Le rapport n’a pas oublié l’école : il l’a mentionnée trois fois, avec des outils qui existaient déjà et une tranche d’âge qui n’est jamais nommée. Ce n’est pas un oubli, c’est un arbitrage — et il ne coûte rien.
Ce qui se passe entre la première vidéo et le premier signalement
Reconstituons la chronologie silencieuse. Un garçon de 11 ans scrolle sur YouTube Shorts ou TikTok. Il n’a rien cherché de particulier. L’algorithme, qui sait déjà qu’il est un garçon, qui sait déjà son âge approximatif, qui sait déjà qu’il est seul à cette heure-ci, lui sert une vidéo anodine — une blague sur les relations, un conseil de « confiance en soi », un extrait de podcast. Le contenu n’est pas classé masculiniste. Il est classé « développement personnel masculin ». C’est la porte d’entrée.
Six mois plus tard, le même garçon regarde des vidéos qui parlent de « la nature féminine ». Un an plus tard, il connaît la différence entre « alpha » et « sigma ». Dix-huit mois plus tard, il a une opinion sur l’hypergamie, le divorce et le « marché de la séduction ». Il n’a jamais cliqué sur un site incel. Il n’a jamais rejoint un forum. Il n’est pas surveillé par la DGSI. Il est juste un garçon de 13 ans dont l’algorithme a organisé le curriculum.
À quel moment un adulte intervient-il ? Réponse : statistiquement, jamais. Les parents ne savent pas ce qu’il regarde. Les professeurs ne comprennent pas le vocabulaire qu’il utilise. Les plateformes, auditionnées par le Sénat, ont expliqué leur modération — mais la modération intervient sur les contenus qui violent les conditions d’utilisation, pas sur ceux qui, vidéo après vidéo, construisent une vision du monde. Or le funnel ne contient presque aucun contenu « illégal ». Il contient des contenus parfaitement licites, parfaitement optimisés pour la rétention, parfaitement calibrés pour transformer la solitude en colère.
VI — Ce qui pourrait existerUne prévention qui commencerait avant la première vidéo
Le rapport du Sénat propose vingt-quatre recommandations. Trois passent par l’école, aucune ne crée d’outil propre au masculinisme, aucune ne descend au niveau du collège. Imaginons maintenant ce que serait une réponse proportionnée à la menace — c’est-à-dire ce qui manque entre les trois lignes existantes et le sol de la cour de récréation.
Une formation des professeurs de collège à la détection du vocabulaire de la manosphère — pas pour sanctionner les gamins qui l’utilisent, mais pour ouvrir la discussion sur ce qu’il charrie. Des séances d’éducation aux médias qui ne se contentent pas de parler de « fake news » mais qui expliquent comment un algorithme de recommandation construit une vision du monde. Un module sur le marketing de l’identité masculine, au même titre qu’il existe des modules sur le marketing de l’alcool et du tabac. Une fiche dans le carnet de correspondance : « Votre enfant passe en moyenne X heures par semaine sur des contenus de développement personnel. Voici comment en parler avec lui. »
Tout cela coûte de l’argent et du temps de formation. Le rapport Sénat a porté, lui, la voie qui coûte le moins : restreindre l’accès des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Le texte a été adopté définitivement à l’Assemblée le 21 juillet 2026 — puis censuré par le Conseil constitutionnel le 14 août 2026. En Australie, où une loi comparable était entrée en vigueur avant, 85 % des adolescents visés utilisaient toujours les plateformes interdites trois mois plus tard. On ne gagne pas une course contre un algorithme avec une barrière légale. On la gagne en arrivant avant lui.
Un garçon de 11 ans qui scrolle ne sait pas qu’il est une cible. Il ne sait pas que l’algorithme a détecté sa solitude avant lui. Il ne sait pas que les contenus qu’on lui sert obéissent à un funnel dont la sortie logique est un mélange de désespoir et de colère — et, dans une fraction minuscule mais réelle des cas, un passage à l’acte que la DGSI ne pourra que constater, pas prévenir.
Le rapport du Sénat a posé le thermomètre. Il a repris les 26 minutes. Il a écrit trois lignes qui passent par l’école. Puis il est passé à la suite — les algorithmes, les plateformes, les parquets. La cour de récréation, elle, n’a toujours pas de recommandation à son nom. Elle a juste des gamins qui se traitent de « sigma » sans que personne ne leur ait jamais demandé ce qu’ils croyaient que ça voulait dire.
Le reste, comme toujours, est affaire de regards.
Sources :
[1] Sénat, rapport d’information n° 776 (2025-2026) — volet numérique : « Il suffit de 26 minutes pour que les algorithmes de recommandation proposent ce type de contenus à un utilisateur, notamment sur TikTok » (chiffre repris d’une étude de la Dublin City University, 2024) ; audition de Samuel Comblez (e-Enfance) sur la « petite pluie fine ».
[2] Sénat, rapport n° 776 — volet radicalisation : « une dizaine d’individus » susceptibles de radicalisation violente, « moins de 21 ans », « une part non négligeable d’entre eux étant mineurs » ; « forte connectivité » avec l’ultra-droite ; affaire de Saint-Étienne.
[3] Sénat, notice du rapport n° 776 — Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes, rapporteures Béatrice Gosselin, Olivia Richard et Laurence Rossignol, déposé le 23 juin 2026.
[4] Public Sénat, « Comment les discours masculinistes gagnent les collèges et lycées » — sept mois de travaux, une centaine de personnes auditionnées, 24 recommandations, dont les trois volets scolaires (EVARS tout au long de la scolarité, compréhension critique des algorithmes, renforcement de la santé scolaire).