Vingt-six minutes pour un jeune homme. Moins pour un enfant.
Le chiffre a fait le tour de la presse : vingt-six minutes suffisent pour qu’un jeune homme se voie recommander ses premiers contenus masculinistes en ligne. Il est tiré d’une étude de l’université de Dublin, citée par le rapport du Sénat n° 776, et il est devenu en deux mois la métrique de référence du débat public.
Ce que la presse a moins relayé, c’est la phrase qui suit, dans la bouche de la rapporteure Béatrice Gosselin : pour les 11-13 ans, le délai est encore plus court. La sénatrice Les Républicains ne donne pas de chiffre précis — l’étude de Dublin n’a probablement pas isolé cette tranche d’âge. Mais elle donne une direction. Et cette direction est une descente.
L’information est passée au second plan parce que le chiffre des 26 minutes était déjà assez spectaculaire pour occuper les unes. Mais elle change tout. Un jeune homme de 18 ans happé en 26 minutes, c’est un problème de régulation des plateformes. Un enfant de 11 ans happé en moins de 26 minutes, c’est un problème de protection de l’enfance. Les deux relèvent de ministères différents, de budgets différents, de niveaux d’urgence différents. Et pour l’instant, seul le premier est traité.
II — La cour de récré comme caisse de résonance« Alpha », « sigma », « Chad » : comment le lexique de la manosphère est devenu un argot de 5ᵉ
Le rapport du Sénat documente un phénomène que tous les professeurs de collège pourraient confirmer : le vocabulaire de la manosphère est entré dans la cour de récréation. « Alpha », « sigma », « Chad », « body count », « looksmaxxing » — ces termes ne sont plus confinés aux forums et aux vidéos YouTube. Ils circulent comme un argot parmi d’autres, entre deux parties de foot et trois stories Instagram.
Samuel Comblez, de l’association e-Enfance, auditionné par la délégation, parle d’une « petite pluie fine » de contenus, de mèmes et de références qui modifie les perceptions par accumulation. Le mécanisme n’est pas celui de l’endoctrinement explicite — personne ne tient de meeting masculiniste au réfectoire. C’est celui de la normalisation par le lexique : quand un garçon de 5ᵉ traite un autre de « sigma » ou de « beta », il ne sait pas nécessairement ce que le terme charrie idéologiquement. Mais il participe à sa circulation, et cette circulation crée un sol meuble sur lequel les vrais contenus viendront se planter plus tard.
Le problème n’est pas que les gamins utilisent ces mots. C’est que personne, à l’école, ne leur explique d’où ils viennent.
Le rapport Sénat cite la chercheuse Cécile Simmons : « Quand on est un jeune homme en ligne, tous les chemins semblent mener au masculinisme. » La formule vaut pour les étudiants. Pour les collégiens, elle est pire : tous les chemins mènent au masculinisme, et aucun adulte ne sait lire la carte.
III — La DGSI a l’âge des gamins qu’elle surveilleMoins de 21 ans, mineurs, et déjà dans le viseur du renseignement intérieur
C’est la phrase du rapport que personne n’a envie de commenter. Elle figure au chapitre sécuritaire, entre les recommandations sur les référents radicalisation et la plateforme nationale de signalement. La voici : une dizaine d’individus sont actuellement surveillés par le renseignement intérieur pour radicalisation violente liée au masculinisme. Tous ont moins de 21 ans. Une part non négligeable d’entre eux sont mineurs.
L’affaire Timoty G., le seul attentat déjoué à ce jour, concerne un lycéen de 18 ans interpellé en juillet 2025 à proximité de son établissement, mis en examen par le Parquet national antiterroriste pour un projet d’attaque visant des femmes. Les services soulignent une « forte connectivité » entre mouvements masculinistes et ultra-droite, une porosité qui complique encore le diagnostic : où finit la radicalisation politique, où commence la radicalisation de genre ? Pour un garçon de 14 ans, la distinction est purement académique.
Le rapport ne donne pas l’âge exact des mineurs surveillés. Mais la logique est implacable : si le délai d’hameçonnage est plus court pour les 11-13 ans, et si la DGSI suit déjà des mineurs, alors le vivier de recrutement a franchi la porte du collège. Et la réponse de l’État, pour l’instant, est entièrement située en aval — au niveau du passage à l’acte, pas au niveau de la première exposition.
IV — L’angle mort de l’Éducation nationalePas de case, pas de programme, pas d’audition
Le rapport du Sénat est une commande de la délégation aux droits des femmes. Il a été adopté à l’unanimité. Il a mobilisé sept mois d’auditions. Il a auditionné la DGSI, les plateformes, les associations, les chercheurs. Il n’a pas auditionné le ministère de l’Éducation nationale. Et l’Éducation nationale, de son côté, n’a pas demandé à l’être.
Béatrice Gosselin a indiqué publiquement avoir sollicité, sans succès, une audition devant la commission éducation de l’Assemblée nationale. Le fait est assez rare pour être noté : une sénatrice rapporteure qui n’arrive pas à se faire entendre par la commission compétente sur le sujet qu’elle vient de documenter. Ce n’est pas un complot. C’est pire : c’est un vide institutionnel qui ne se sait pas concerné.
L’Éducation nationale a des programmes sur le harcèlement scolaire, sur l’éducation à la sexualité, sur la laïcité, sur les valeurs de la République. Elle n’a pas de programme sur le masculinisme. Le mot n’apparaît dans aucun référentiel. Aucune formation continue n’y est consacrée. Aucun signalement n’est prévu. Un professeur de SVT qui entendrait un élève de 5ᵉ traiter un camarade de « beta » n’a nulle part où renvoyer le signal — sinon la vie scolaire, qui n’est pas outillée pour faire la différence entre une insulte ordinaire et un marqueur d’entrée dans un funnel de radicalisation.
La manosphère a un programme pour les garçons de 11 ans. L’Éducation nationale n’en a pas. Ce n’est pas un match nul — c’est un match qui n’a pas commencé.
Ce qui se passe entre la première vidéo et le premier signalement
Reconstituons la chronologie silencieuse. Un garçon de 11 ans scrolle sur YouTube Shorts ou TikTok. Il n’a rien cherché de particulier. L’algorithme, qui sait déjà qu’il est un garçon, qui sait déjà son âge approximatif, qui sait déjà qu’il est seul à cette heure-ci, lui sert une vidéo anodine — une blague sur les relations, un conseil de « confiance en soi », un extrait de podcast. Le contenu n’est pas classé masculiniste. Il est classé « développement personnel masculin ». C’est la porte d’entrée.
Six mois plus tard, le même garçon regarde des vidéos qui parlent de « la nature féminine ». Un an plus tard, il connaît la différence entre « alpha » et « sigma ». Dix-huit mois plus tard, il a une opinion sur l’hypergamie, le divorce et le « marché de la séduction ». Il n’a jamais cliqué sur un site incel. Il n’a jamais rejoint un forum. Il n’est pas surveillé par la DGSI. Il est juste un garçon de 13 ans dont l’algorithme a organisé le curriculum.
À quel moment un adulte intervient-il ? Réponse : statistiquement, jamais. Les parents ne savent pas ce qu’il regarde. Les professeurs ne comprennent pas le vocabulaire qu’il utilise. Les plateformes, auditionnées par le Sénat, ont expliqué leur modération — mais la modération intervient sur les contenus qui violent les conditions d’utilisation, pas sur ceux qui, vidéo après vidéo, construisent une vision du monde. Or le funnel ne contient presque aucun contenu « illégal ». Il contient des contenus parfaitement licites, parfaitement optimisés pour la rétention, parfaitement calibrés pour transformer la solitude en colère.
VI — Ce qui pourrait existerUne prévention qui commencerait avant la première vidéo
Le rapport du Sénat propose vingt-quatre recommandations. Aucune ne concerne l’école primaire ou le collège.
Imaginons ce que serait une réponse proportionnée à la menace. Une formation des professeurs de collège à la détection du vocabulaire de la manosphère — pas pour sanctionner les gamins qui l’utilisent, mais pour ouvrir la discussion sur ce qu’il charrie. Des séances d’éducation aux médias qui ne se contentent pas de parler de « fake news » mais qui expliquent comment un algorithme de recommandation construit une vision du monde. Un module sur le marketing de l’identité masculine, au même titre qu’il existe des modules sur le marketing de l’alcool et du tabac. Une fiche dans le carnet de correspondance : « Votre enfant passe en moyenne X heures par semaine sur des contenus de développement personnel. Voici comment en parler avec lui. »
Tout cela coûte de l’argent et du temps de formation. Le rapport Sénat a choisi la voie qui coûte le moins : interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. La loi a été votée le 21 juillet 2026. L’Australie, qui l’a précédée, mesure déjà que 85 % des adolescents visés contournent l’interdiction. On ne gagne pas une course contre un algorithme avec une barrière légale. On la gagne en arrivant avant lui.
Un garçon de 11 ans qui scrolle ne sait pas qu’il est une cible. Il ne sait pas que l’algorithme a détecté sa solitude avant lui. Il ne sait pas que les contenus qu’on lui sert obéissent à un funnel dont la sortie logique est un mélange de désespoir et de colère — et, dans une fraction minuscule mais réelle des cas, un passage à l’acte que la DGSI ne pourra que constater, pas prévenir.
Le rapport du Sénat a posé le thermomètre. Il a mesuré 26 minutes. Il a noté que pour les plus jeunes, c’était moins. Puis il est passé à la suite — les algorithmes, les plateformes, les parquets. La cour de récréation, elle, n’a pas de recommandation à son nom. Elle a juste des gamins qui se traitent de « sigma » sans que personne ne leur ait jamais demandé ce qu’ils croyaient que ça voulait dire.
Le reste, comme toujours, est affaire de regards.