Depuis l’apparition d’Homo sapiens, le nombre d’humains n’a jamais baissé durablement. Ça va changer.
L’histoire démographique de l’humanité tient en une phrase : de plus en plus, de plus en plus vite. Il a fallu 200 000 ans pour atteindre le premier milliard d’humains, vers 1800. Le deuxième milliard a pris 130 ans. Le troisième : 30 ans. Le quatrième : 15 ans. Le cinquième, le sixième, le septième : 12 ans chacun. Nous sommes 8 milliards aujourd’hui.
Cette accélération a nourri tous les discours catastrophistes du XXᵉ siècle. Mais ce que ces discours n’avaient pas vu, c’est que l’accélération n’était pas la tendance : c’était la transition. La tendance, c’est le ralentissement. Et le ralentissement mène au plafonnement. Et le plafonnement mène, pour la première fois dans l’histoire de l’espèce, au déclin.
Ce n’est pas une prédiction d’effondrement. C’est une prédiction mécanique. Quand un pays passe sous 2,1 enfants par femme, sa population commence à baisser — d’abord lentement, puis plus vite. Quand tous les pays passent sous 2,1, la population mondiale baisse. Et la moyenne mondiale, aujourd’hui à 2,3, se dirige vers ce seuil à la vitesse d’environ 0,02 point par an. L’arithmétique est simple. La date exacte dépend de la vitesse de la transition africaine. Mais le sens est acquis.
II — Les trois scénariosONU, Lancet, Wittgenstein : trois modèles, une direction
La démographie n’est pas une science exacte — elle projette des tendances à partir de tendances passées, en intégrant des hypothèses sur l’éducation des filles, l’accès à la contraception, l’urbanisation, la mortalité infantile. Trois grandes institutions produisent des projections mondiales, et leurs chiffres diffèrent sensiblement.
L’ONU, dans ses World Population Prospects 2024, projette un pic à 10,4 milliards vers 2080, suivi d’un plateau puis d’un déclin lent. C’est le scénario le plus conservateur — celui que les gouvernements utilisent pour planifier.
Une étude publiée dans The Lancet en 2020, menée par l’Institute for Health Metrics and Evaluation de Seattle, est plus agressive : elle projette un pic à 9,7 milliards vers 2064, suivi d’un déclin à 8,8 milliards en 2100. La différence tient à une hypothèse plus rapide de baisse de la fécondité africaine.
Le Wittgenstein Center de Vienne, troisième pôle de référence, donne des chiffres intermédiaires. Peu importe le modèle : les trois s’accordent sur la direction. Après deux siècles d’explosion, le nombre d’humains sur Terre va plafonner puis refluer. Ce reflux sera la grande affaire de la seconde moitié du XXIᵉ siècle.
III — Ce qui va baisser, et ce qui va continuerLa Chine perdra 700 millions d’habitants. Le Nigeria en gagnera 400.
Le déclin mondial cache une divergence radicale. Tous les humains ne seront pas également concernés par la baisse — et c’est ce déséquilibre qui va structurer la géopolitique du siècle.
La Chine est le cas le plus spectaculaire. Avec une fécondité tombée sous 1,2 et une population qui a déjà commencé à diminuer en 2022, le pays pourrait perdre la moitié de ses habitants d’ici 2100 — passant de 1,4 milliard aujourd’hui à environ 730 millions dans le scénario du Lancet. C’est l’équivalent de la population européenne actuelle qui disparaîtrait en trois générations.
Le Japon, pionnier du déclin, a déjà perdu 3 millions d’habitants depuis son pic de 2008. La Corée du Sud va perdre un tiers à la moitié de sa population d’ici la fin du siècle. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Pologne perdront chacune 15 à 30 millions d’habitants — sauf si l’immigration compense, ce qui est précisément le pari que l’Allemagne a commencé à faire.
Les gagnants et les perdants du siècle (projections Lancet 2100)
Source : Vollset et al., « Fertility, mortality, migration, and population scenarios for 195 countries and territories from 2017 to 2100 », The Lancet, 2020.
Le Nigeria, qui compte aujourd’hui 218 millions d’habitants, pourrait en compter 790 millions en 2100, dépassant la Chine comme deuxième pays le plus peuplé du monde — juste derrière l’Inde. La République démocratique du Congo passerait de 102 à 360 millions. L’Afrique subsaharienne dans son ensemble pourrait tripler, passant de 1,2 à plus de 3 milliards.
Ce basculement est déjà enclenché. Il ne s’inversera pas.
IV — Ce que le déclin va toucherÉconomie, puissance militaire, innovation : tout ce qui est proportionnel au nombre
Le produit intérieur brut d’un pays est, en première approximation, le produit de sa population par sa productivité. La puissance militaire d’un pays est, en première approximation, proportionnelle à sa population en âge de combattre. Le poids diplomatique d’un pays — ses voix au FMI, à l’ONU, dans les négociations climatiques — est partiellement indexé sur sa démographie.
Quand la population d’un pays baisse de moitié en trois générations, tous ces agrégats sont touchés. Pas mécaniquement — la productivité peut augmenter, l’intensité capitalistique de la défense peut compenser, des alliances peuvent relayer. Mais la direction est claire. Un pays de 30 millions d’habitants n’a pas le même poids qu’un pays de 60 millions, toutes choses égales par ailleurs.
Le soft power est un luxe de pays jeunes. Un pays vieillissant n’exporte pas sa culture : il importe des soignants.
L’innovation elle-même est corrélée à la démographie — pas à la population totale, mais à la population en âge de créer. Les découvertes scientifiques, les brevets, les créations d’entreprises suivent une courbe qui culmine entre 25 et 45 ans. Un pays dont l’âge médian passe de 35 à 55 ans est un pays qui invente moins, consomme plus de santé, et épargne davantage par précaution que par investissement. La littérature économique appelle cela la « stagnation séculaire » — et elle est déjà documentée au Japon.
V — Ce qui ne va pas baisserLa pression migratoire, la tension sur les systèmes sociaux, et l’inconnue climatique
Le déclin démographique des pays riches ne va pas réduire la pression migratoire. Il va l’augmenter. Pour une raison arithmétique : un pays qui perd des actifs doit soit les remplacer, soit accepter une contraction de son économie. Les pays européens, jusqu’ici, ont choisi le remplacement partiel — l’Allemagne a accueilli plus d’un million de migrants en 2015, et continue d’en accueillir chaque année pour stabiliser sa population active. Ce choix est politiquement explosif. Mais l’alternative — une contraction de 1 à 2 % du PIB par an, cumulée sur trente ans — l’est aussi.
La tension sur les retraites est une autre conséquence mécanique. Le ratio actifs/retraités se dégrade dans tous les pays développés. En France, il est passé de 4 pour 1 en 1950 à 1,7 aujourd’hui, et les projections tablent sur 1,2 en 2050. La Corée du Sud vise 1 pour 1 vers 2060. Aucun système par répartition ne survit à un ratio de 1 pour 1. Et aucun pays n’a encore trouvé la transition vers un système soutenable dans un monde sans croissance démographique.
Le déclin démographique n’est pas une catastrophe en soi. C’est une condition nouvelle, pour laquelle aucune institution humaine n’a été conçue. La Sécurité sociale, le droit du travail, l’aménagement du territoire, les relations internationales : tout suppose que demain sera plus nombreux qu’aujourd’hui. Ce ne sera plus vrai.
Pour la première fois depuis qu’Homo sapiens a quitté l’Afrique, le nombre d’humains va cesser de croître. Pas à cause d’une catastrophe — pas une guerre, pas une famine, pas un virus. À cause d’une décision paisible, répétée des milliards de fois : ne pas faire d’enfant, ou en faire moins.
Cette inversion est probablement une bonne nouvelle pour la planète. Elle est certainement un défi pour les sociétés qui la subiront les premières — et qui, pour l’instant, font semblant de ne pas la voir venir.
Le reste, comme toujours, est affaire de lucidité.