9,3. Neuf virgule trois naissances pour mille habitants : c’est le taux de natalité de la France en 2025, dans les données harmonisées qu’Eurostat vient de publier. Trois dixièmes de point sous l’année précédente, six dixièmes sous 2023, plus de trois points sous 2014. Pour retrouver un chiffre pareil dans les séries rétrospectives de l’INSEE, il faut dépasser 1942, dépasser l’entre-deux-guerres, et s’arrêter en 1916-1917 — quand le taux était tombé à 9,6 ‰ puis 10,5 ‰, et qu’une bonne partie des pères possibles portait l’uniforme.
Autrement dit : la dernière fois que le berceau français a pesé aussi peu dans la balance démographique, les hommes étaient dans les tranchées. Ce n’est pas une image, c’est une donnée de cadrage, et elle va servir tout au long de ce texte. En 1916, concevoir un enfant supposait d’abord que le père obtienne une permission et survive au front. En 2025, il suffit d’un deux pièces trop cher, d’un CDI trop rare et d’un avenir trop flou. Les historiens démographes ont un mot pour le premier cas : une catastrophe. Pour le second, on cherche encore.
On avait déjà mesuré l’effondrement en valeur absolue, ici même : 643 905 naissances en 2025, moins qu’en 1942. Le taux de natalité raconte la même chute sous un angle plus sévère, et c’est lui qu’il faut regarder maintenant — parce qu’il est le seul instrument qui compare vraiment les époques entre elles.
I — Le bon thermomètreLe nombre de naissances flatte, le taux corrige : 30 millions d’habitants séparent les deux comparaisons
Comparons d’abord les instruments. Le nombre brut de naissances a un défaut poli : il grandit avec le pays. En 1917, la France comptait 39,4 millions d’habitants ; en 2025, elle en compte 69 millions en moyenne sur l’année (Eurostat). Entre les deux, le pays a gagné près de trente millions de personnes. Confronter les berceaux de 1917 aux berceaux de 2025 sans tenir compte de cet écart, c’est comparer deux cantines sans préciser combien elles servent de repas.
Le taux de natalité fait ce travail : il rapporte les naissances à la population. 412 744 naissances pour 39,4 millions d’habitants en 1917, 643 905 pour 69 millions en 2025 — ramené au millier d’habitants, cela donne 10,5 ‰ contre 9,3 ‰. Et là, le verdict change de nature : rapportée à sa population, la France de 2025 fait moins d’enfants que la France de 1917, année du Chemin des Dames, des mutineries et du troisième hiver de guerre. Elle passe même sous le plancher de 1916 (9,6 ‰), qui faisait jusqu’aux années 2020 office de point bas de toutes les séries.
Source : Eurostat, bilan démographique harmonisé (extraction août 2026) ; INSEE, séries rétrospectives à territoire constant
C’est toute la différence entre un record et un symptôme. Le titre « moins de naissances qu’en 1942 » laissait une porte ouverte : la démographie, la structure, la pyramide. Le taux la referme. Il mesure une intensité, pas un volume — et l’intensité est retombée là où elle n’était descendue que lorsque le pays était physiquement amputé de ses pères.
📊 Eurostat, taux de natalité bruts (2025 : 9,3 ‰ ; 2024 : 9,6 ‰ ; 2023 : 9,9 ‰ ; 2014 : 12,4 ‰) ; INSEE, séries rétrospectives II — 1917, mode d’emploi d’un plancherLa dernière fois que le taux était là, les naissances avaient été divisées par deux en deux ans
Que fallait-il, en 1916, pour que le taux de natalité tombe à 9,6 ‰ ? Regardons la mécanique, parce qu’elle donne l’échelle de ce qui se passe aujourd’hui. En 1914, dernière année de paix, la France avait enregistré 757 931 naissances, soit 18,2 ‰. Deux ans plus tard : 384 676 naissances. Un berceau sur deux fermé en vingt-quatre mois — les démographes parlent d’un effondrement sans équivalent dans l’histoire statistique du pays.
La cause tenait en une ligne : des millions d’hommes étaient mobilisés, loin de chez eux, pour une durée que personne ne savait borner. Pas d’hommes, pas de conceptions ; la démographie est parfois d’une simplicité brutale. Ajoutons le décor : une dizaine de départements occupés ou en zone de combat, un état civil partiellement désorganisé — les séries elles-mêmes, reconstituées après coup à territoire constant, portent la trace de ce chaos, et c’est pourquoi le pivot exact (1916 ou 1917) glisse d’un dixième de point selon les séries. L’essentiel tient dans les deux cas : ce plancher n’a existé que parce que le pays était amputé.
Et il est resté ce qu’il était : un plancher de guerre. De 1918 à 2022, le taux de natalité français n’est jamais retombé au niveau de 1917 — ni pendant la crise des années 1930, ni sous l’Occupation, ni lors du creux des années 1990. Puis 2023 est passé sous les 10 ‰, 2024 a touché le plancher de 1916, et 2025 l’a franchi.
📊 INSEE, Annuaire statistique de la France — séries rétrospectives reconstituées à territoire constant (1914-1920) III — Le rebond qui ne viendra pasEn 1920, le taux a plus que doublé en quatre ans : c’est qu’une absence se démobilise, pas des conditions
La suite de l’histoire de 1917 est la partie que tout le monde connaît sans la chiffrer. Guerre finie, hommes rentrés : en 1920, la France enregistre 838 137 naissances, un taux de 21,5 ‰ — plus du double du plancher de 1916 en quatre ans. Le baby-boom de l’après-Grande Guerre n’a eu rien de miraculeux : la cause de l’effondrement était mécanique, elle a été mécaniquement levée. On démobilise une armée ; les naissances suivent.
Un rebond démographique suppose une cause qui se démobilise. La baisse actuelle de la natalité ne porte pas l’uniforme : elle tient à des conditions, et des conditions ne signent pas d’armistice.
C’est précisément là que la comparaison avec 1917 cesse d’être une curiosité pour devenir un diagnostic. Le plancher de 1916 était un accident avec une date de fin inscrite dedans. Le plancher de 2025 n’en a pas. L’indicateur conjoncturel de fécondité — 1,61 enfant par femme en 2024, déjà en baisse continue depuis 2010 — ne mesure pas une absence mais un renoncement progressif : ce sont les conditions de la décision d’enfant qui se dégradent, logement, stabilité d’emploi, coût de la maternité sur une carrière. On a développé ce mécanisme dans l’article sur les 643 905 naissances ; inutile de le refaire ici. Retenons la seule chose qui compte pour la suite : on ne démobilise pas un loyer trop élevé.
📊 INSEE, séries rétrospectives (1920 : 838 137 naissances, 21,5 ‰) ; INSEE, Insee Focus n° 383 (ICF 1,61 en 2024) IV — Le croisement de 2025Pour la première fois depuis 1944, la France compte plus de morts que de naissances
Il s’est passé autre chose en 2025, que le débat public a à peine relevé : le solde naturel du pays est devenu négatif. Eurostat l’évalue à −3 620 personnes — la différence entre les naissances et les 647 963 décès enregistrés sur l’année. Trois mille six cent vingt : presque rien, à l’échelle de 69 millions. Et pourtant, il fallait remonter à 1944 (−37 000) pour trouver un solde naturel français négatif ; même 1945 était repassé juste au-dessus de zéro (+2 000).
Le basculement du solde naturel français
Sources : INSEE, séries rétrospectives (1944-1945) ; Eurostat, bilan démographique harmonisé (2024-2025).
Depuis huit décennies, le pays vivait sur une idée simple : chaque année ajoutait des naissances aux décès, et la question n’était que de savoir de combien. 2025 casse cette habitude comptable. Le déficit est minuscule, et c’est bien pour cela qu’il faut le lire maintenant : un passage de ligne ne fait de bruit qu’au moment où il se produit. Après, il devient une pente, et les pentes ne font jamais de bruit du tout.
📊 Eurostat, bilan démographique harmonisé (solde naturel 2025 : −3 620 ; décès 2025 : 647 963) ; INSEE, séries rétrospectives (1944-1945) V — Les deux objections, expédiées proprementNi la pyramide des âges ni le niveau européen n’expliquent un taux retombé au plancher de 1916
Première objection, la plus commode : la population vieillit, il y aurait mécaniquement moins de femmes en âge d’avoir des enfants. L’INSEE l’a déjà tranchée, et on l’a déjà raconté ici : depuis 2014, les naissances ont reculé de 21 % « alors que le nombre de femmes âgées de 20 à 40 ans ne baisse quasi pas » (Insee Focus n° 383). Ce ne sont pas les mères potentielles qui manquent, ce sont les enfants qu’elles ne font pas — la version longue de l’argument est dans l’article précédent.
Deuxième objection, plus subtile : toute l’Europe baisse, la France reste deuxième du classement européen de fécondité. Exact — et à côté du sujet. Le classement mesure une position relative à un instant donné ; le taux de natalité mesure une trajectoire absolue dans le temps. Quand le paquebot entier gîte, occuper la cabine la plus haute n’empêche pas de prendre l’eau : ça donne juste une meilleure vue sur le problème.
📊 INSEE, Insee Focus n° 383 (juillet 2026) ; Eurostat, indicateurs de fécondité 2024 VI — Les classes creuses se forment maintenantUne génération qui manque ne manque qu’une fois ; ensuite, elle se répercute pendant un siècle
Les démographes ont un nom pour les générations amputées de 1915-1919 : les classes creuses. Leur particularité est de ne pas disparaître avec leur époque. Vingt ans après la guerre, quand ces générations réduites sont arrivées en âge d’avoir des enfants, elles ont mécaniquement produit moins de naissances — le déficit des naissances du milieu des années 1930, en pleine paix, vient de là. Une génération qui manque ampute la suivante, qui ampute la suivante : l’écho dure trois quarts de siècle, et l’INSEE le lit encore dans la pyramide des âges actuelle.
Or les classes creuses de demain se forment sous nos yeux. Trois dixièmes de point de taux perdus par an depuis 2023, un solde naturel passé sous zéro en 2025 : les générations nées depuis 2023 seront sensiblement plus petites que celles de 2015-2021. Elles arriveront dans les maternités — comme patientes — autour de 2050, et elles y feront défaut, quoi qu’il advienne des politiques natalistes d’ici là. La démographie est la seule science sociale dont une partie du futur est déjà écrite : on peut discuter de tout, sauf du nombre de femmes de trente ans qu’il y aura dans vingt-cinq ans.
Générations de naissances amputées par un événement (guerre, crise), dont l’effet se répercute sur les générations suivantes : moins de naissances à la génération N produisent, vingt-cinq à trente ans plus tard, moins de parents potentiels à la génération N+1. Le creux français de 1915-1919 a ainsi provoqué le déficit de naissances du milieu des années 1930 — mécanisme documenté par les séries longues de l’INSEE.
Le plancher de guerre contenait sa propre fin ; le nôtre ne contient que des choix
Au bout de ce détour, la comparaison avec 1917 dit quelque chose d’inconfortable pour le présent : l’année 1917 était mieux lotie que nous sur un point précis. Elle savait pourquoi les berceaux se vidaient, et elle savait que la cause finirait. La souffrance était immense, mais elle était datée, nommée, et réversible en principe. La France de 2026 n’a ni guerre, ni épidémie de stérilité, ni catastrophe : elle a des conditions de vie qui rendent l’enfant difficile à projeter, et elle les a choisies — ou du moins laissées en place — comme on choisit une politique.
C’est le double fond de ce record. Un taux de natalité à 9,3 ‰ n’est pas une malédiction ni une fatalité de peuple vieilli : c’est le relevé exact, presque comptable, de tout ce qui n’a pas été fait pour qu’un enfant soit facile à désirer. En 1917, la statistique mesurait une tragédie subie. En 2025, elle mesure un renoncement organisé — la nuance est la seule chose qui distingue les deux chiffres, et elle est entièrement politique.
Alors oui, le taux de natalité est retombé au niveau de 1917. Mais la phrase qu’il faudra retenir n’est pas celle-là. La voici : en 1917, les pères étaient au front ; aujourd’hui, ils sont là, tous, et il n’y a personne à démobiliser. Le plancher de guerre a été atteint en temps de paix, par un pays riche, au terme d’une décennie où tout le monde savait. La statistique, elle, a fait son travail : elle a enregistré.
9,3 ‰ : le taux de natalité français n’avait plus vu ce niveau depuis 1916-1917, quand les naissances étaient divisées par deux faute d’hommes. Le même chiffre, produit en pleine paix, ne dit pas la même chose — il dit que ce qui bloquait alors les berceaux était une guerre, et que ce qui les bloque maintenant ne porte pas de nom d’emprunt. Le reste, comme toujours, est affaire de ce qu’on choisit de rendre possible.
Sources :
[1] Eurostat, « Demographic balance and crude rates » (demo_gind) — taux de natalité bruts France (2025 : 9,3 ‰ ; 2024 : 9,6 ‰ ; 2023 : 9,9 ‰ ; 2014 : 12,4 ‰), solde naturel 2025 (−3 620), décès 2025 (647 963), population moyenne 2025 (69,0 millions). Extraction août 2026 ; séries harmonisées, périmètre France actuelle.
[2] INSEE, séries rétrospectives de l’Annuaire statistique de la France, reconstituées à territoire constant — naissances et taux de natalité 1913-1920 (1914 : 757 931, 18,2 ‰ ; 1916 : 384 676, 9,6 ‰ ; 1917 : 412 744, 10,5 ‰ ; 1920 : 838 137, 21,5 ‰) et soldes naturels 1944-1945. Les séries de guerre, reconstituées après coup, glissent d’un dixième de point selon les millésimes.
[3] INSEE, Insee Focus n° 383 — « Les naissances en 2025 » (juillet 2026) — 643 905 naissances en 2025, recul de 21 % depuis 2014, ICF 1,61 en 2024 (deuxième de l’Union européenne).