HUMBOLO TIME
EPI-PHARE ANSM 2024 · KOMODO HEALTH 2024 · BOLE INT J IMPOT RES 2023 · CHENG JAMA NET OPEN 2025 · NHS ENGLAND · SELLKE FERT STERIL 2022
DÉMOGRAPHIE · 2026

Et si la stérilisation masculine
devenait une stratégie de retrait ?

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augmentation des vasectomies en France entre 2010 et 2022 — EPI-PHARE / SNDS
France 2010 → 2022
1 940 → 30 288 vasectomies/an
USA post-Dobbs
+13 % · âge médian 35 ans (vs 38)
Hommes sans enfant (USA)
16,9 % · vs 8,6 % avant Dobbs

L'analyse complète sur humbolo time

humbolo-time.com
15 MIN · EPI-PHARE · JAMA · NHS · CLEVELAND CLINIC
I — Le chiffre qui n’aurait pas dû exister

Quinze fois plus de vasectomies en France en douze ans

En 2010, la France enregistrait 1 940 vasectomies. En 2022, elle en enregistrait 30 288. Le facteur n’est ni de deux, ni de trois, ni de cinq : il est de quinze. Sur la même période, l’incidence est passée de 9,8 à 149,5 pour 100 000 hommes âgés de vingt à soixante-dix ans 📊 EPI-PHARE (ANSM / Assurance Maladie), SNDS, février 2024. Et en 2021, pour la première fois dans l’histoire chiffrée du pays, il y a eu davantage de stérilisations masculines que de stérilisations féminines. Le basculement s’est confirmé en 2022.

Ce chiffre n’aurait pas dû exister. La vasectomie reste, dans la culture médicale française, l’intervention que personne ne demandait. Elle a été dépénalisée en juillet 2001, plus tard que dans la plupart des pays occidentaux comparables. Elle ne fait l’objet d’aucune campagne publique de promotion. Le médecin généraliste ne la suggère pas. Le couple ne l’aborde pas. Et pourtant, sans signal d’en haut, sans politique publique, sans incitation économique, en douze ans, la courbe a explosé.

Le phénomène n’est pas français. Il est occidental, observable simultanément aux États-Unis, au Royaume-Uni, au Canada et en Australie, sous des intensités différentes et selon des causes proches mais pas identiques. Il a deux caractéristiques inédites qui le distinguent des phases historiques précédentes : il touche des hommes plus jeunes, et il touche des hommes sans enfant. Ce n’est plus la vasectomie de l’homme de cinquante ans avec trois enfants qui clôture sa lignée. C’est la stérilisation d’hommes qui n’auront jamais eu d’enfant, par décision préméditée, à des âges où la fertilité biologique est intacte.

L’article ne cherche pas à célébrer la tendance ni à la déplorer. Il cherche à la mesurer, à cartographier ses moteurs déclarés, et à pointer ce que les commentaires habituels — la presse sentimentale, le moralisme nataliste, le triomphalisme manosphérique — refusent de voir simultanément. Sur ce dossier, le débat public est plus indigent que le phénomène lui-même.

II — La carte du retrait

USA, UK, Canada, Australie : un mouvement coordonné sans coordination

Les États-Unis ont basculé après le 24 juin 2022, date de la décision Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization qui a annulé Roe v. Wade. Selon Komodo Health, courtier de données patients anonymisées couvrant la quasi-totalité du marché américain, le taux atteignait 177 vasectomies pour 100 000 hommes en 2023, soit 13 % de plus que la moyenne pré-Dobbs. La progression est géographiquement polarisée : le Missouri affiche un taux supérieur de 42 % à la moyenne nationale, et les États avec interdiction d’avorter (Alabama, Idaho, Kentucky, Louisiana, Oklahoma, Tennessee) montrent tous des hausses substantielles. New York progresse de 5 %, la Californie de 4 % sur la même période 📊 Komodo Health, analyse deux ans post-Dobbs, 2024.

L’étude la plus instructive vient de la Cleveland Clinic (Bole et al., International Journal of Impotence Research, février 2023). Sur 258 hommes consultant pour vasectomie en juillet-août 2021 et juillet-août 2022, l’âge médian post-Dobbs est tombé à 35 ans contre 38 ans avant (p = 0,01). La part des patients sans enfant est passée de 8,6 % à 16,9 % (p = 0,05). En six semaines après Dobbs, la cohorte demandeuse avait rajeuni et s’était démographiquement transformée.

Vasectomies — chiffres clés par pays

France 2010 vs 2022 (vasectomies/an)
1 940 → 30 288
France — incidence pour 100 000 hommes 20-70 ans
9,8 → 149,5
USA 2023 — taux pour 100 000 hommes
177 (+13% vs pré-Dobbs)
USA Cleveland Clinic — âge médian post-Dobbs
35 ans (vs 38 ; p=0,01)
USA — hommes sans enfant post-Dobbs
16,9 % (vs 8,6 % ; p=0,05)
NHS Angleterre 2023-24 (effet provider)
22 775 (+113 % YoY)

Sources : EPI-PHARE 2024 · Komodo Health 2024 · Bole et al., Int J Impot Res 2023 · NHS England Digital 2024

Le Royaume-Uni présente un signal plus ambigu. Selon NHS England Digital, les vasectomies sont passées de 10 710 en 2022-23 à 22 775 en 2023-24, soit une hausse apparente de 113 %. Mais la lecture honnête du document gouvernemental est sans appel. Sur ces 22 775 procédures, près de 9 000 proviennent d’un seul prestataire qui n’avait jamais soumis ses données auparavant. Soit 40 % du total. La tendance long terme est, elle, à la baisse : 22 775 reste 29 % en dessous des 14 883 vasectomies de 2013-14. Le pic 2023-24 est un artefact de comptabilité, pas un signal sociétal. C’est précisément le type de chiffre que la presse a relayé à toute vitesse sans lire la note méthodologique 📊 NHS England Digital, Sexual and Reproductive Health Services 2023-24.

Le Canada et l’Australie confirment la tendance par des signaux cliniques convergents plutôt que par des bases nationales actualisées. Une clinique torontoise (Hughes et al., Canadian Urological Association Journal) a documenté sur 565 patients une progression des hommes sans enfant de 6 % à 16 % entre la période pré- et post-pandémie. En Australie, la base Medicare 2001-2021 indique une baisse globale de 21,6 % des vasectomies sur vingt ans, suivie d’une inversion récente sur la tranche des moins de trente ans sans enfant. Au total, les bases nationales accessibles produisent toutes le même bruit : pas un raz-de-marée, mais un déplacement net du profil-type vers des hommes plus jeunes, plus diplômés et plus souvent nullipares (sans enfant).

III — Le mythe du déclencheur

Pourquoi Dobbs a précipité, mais n’a pas créé

Le récit médiatique américain a installé la version simple : Dobbs a déclenché la peur, la peur a déclenché les vasectomies. Le sondage Google Trends valide la lecture courte. Une étude publiée dans Fertility and Sterility en décembre 2022 (Sellke et al.) documente une augmentation de 142 % des recherches Google “vasectomy” en juin 2022 par rapport à juin 2021, et une corrélation extrêmement forte entre ces recherches et les termes “pro-life” (0,95), “Dobbs” (0,83) et “abortion” (0,89). Les pics sont datés à la semaine près. Le signal d’attention est indiscutable.

Le passage de l’attention à l’acte, lui, est plus modeste. Les recherches Google ont été multipliées par 2,4 en juin. Les actes effectifs ont monté de 13 % sur les deux années suivantes. C’est la première leçon de fact-check de ce dossier : l’attention médiatique n’est pas l’acte chirurgical. Les commentaires qui ont repris “explosion de 142 %” en parlant des vasectomies réelles confondaient un volume de clics avec un volume d’opérations.

Dobbs a fait office d’élément déclencheur pour des décisions qui mijotaient en moyenne depuis quatre ans et demi.

La seconde leçon est plus dérangeante pour la lecture causale. L’étude JAMA Network Open de janvier 2025 (Cheng et al., n = 311 patients vasectomisés post-Dobbs) confirme que 30,5 % des patients citent la révocation de Roe comme facteur “important” ou “le plus important” de leur décision. Mais le même papier précise que ces patients-là avaient délibéré 55,8 mois en moyenne avant l’opération, contre 25,4 mois pour les autres patients de la cohorte 📊 Cheng et al., JAMA Net Open, janvier 2025. En clair : ceux qui se sont fait opérer “à cause de Dobbs” y pensaient depuis plus de quatre ans et demi avant Dobbs. La décision Dobbs a fait office d’élément déclencheur, pas de cause.

Cette nuance est centrale. Elle invalide à la fois le récit progressiste (Dobbs a créé une vague d’auto-défense reproductive) et le récit conservateur (la manosphère a soudain converti des jeunes hommes). Les deux camps surestiment la rapidité du basculement et sous-estiment l’épaisseur de l’accumulation préalable. Ce qui s’est passé en juin 2022 aux États-Unis, c’est la libération d’une masse de décisions déjà mûres. La France, elle, a fait la même chose sans déclencheur Dobbs : la courbe monte continûment depuis 2010, donc bien avant le retournement juridique américain. Le moteur est ailleurs.

IV — Ce que les hommes énoncent

Refus de paternité, peur de la séparation, charge contraceptive

Les motifs déclarés par les patients eux-mêmes sont documentés dans la littérature urologique et qualitative. Ils tournent autour de quatre axes nettement identifiables, qui ne s’excluent pas mutuellement.

Le refus assumé de paternité est le motif central et le moins controversé. Il regroupe les hommes qui ne veulent pas d’enfant, soit par préférence personnelle, soit en accord avec une partenaire qui ne veut pas non plus. Cette population est en croissance démographique nette dans tous les pays occidentaux. En France, la fécondité est à 1,66 en 2023, une des plus hautes de l’Union européenne mais en baisse continue. La moyenne UE est descendue à 1,34 en 2024 — record bas 📊 Eurostat, mars 2025. Une partie significative de cette baisse correspond à des hommes et des femmes qui ne deviendront jamais parents par décision, et qui veulent verrouiller cette décision plutôt que la subir contraception après contraception.

Le transfert de la charge contraceptive est le second motif énoncé. Pendant un demi-siècle, la pilule, le stérilet et la ligature des trompes ont concentré le coût hormonal et chirurgical de la contraception sur les corps féminins. Une partie des vasectomisés actuels formule explicitement leur acte comme un rééquilibrage. Le Dr Kara Watts (Montefiore Medical Center, NYC), citée par Scientific American, résume la motivation déclarée : “Often reproductive health and contraception falls on the partner with a uterus.” Ce discours est largement présent dans les forums et dans les enquêtes qualitatives — il est nettement plus marqué chez les patients de moins de quarante ans.

La peur de la séparation et de la dépossession parentale est le troisième motif, plus implicite et plus difficile à isoler statistiquement. Il s’agit d’hommes qui anticipent qu’en cas de séparation, la garde principale ira majoritairement à la mère, et qui préfèrent prévenir le scénario plutôt que le subir. Les chiffres français de l’INSEE confirment l’asymétrie : un an après séparation, les enfants vivent avec leur mère dans environ trois quarts des cas, avec leur père dans moins d’un cas sur dix, en résidence alternée pour le reste. Ce motif n’apparaît pas explicitement dans les enquêtes urologiques classiques (les hommes le formulent rarement à un médecin), mais il sature les conversations en ligne et les podcasts masculins qui couvrent le sujet. C’est un calcul de risque, pas une opinion.

Le coût économique et l’antinatalisme écologique ferment la liste. Le coût d’élever un enfant aux États-Unis, dernier chiffre officiel USDA 2017 pour un enfant né en 2015, s’établissait à 233 610 dollars ; les extrapolations sectorielles à 2024 le situent au-delà de 300 000 dollars. En France, la DREES estime que l’enfant représente entre 20 % et 70 % des dépenses du couple selon la méthodologie retenue. L’antinatalisme écologique a été popularisé par le mouvement BirthStrike for Climate (Royaume-Uni, 2018-2020). Une étude polonaise 2022 sur 1 240 répondants en fait un prédicteur statistiquement indépendant de l’antinatalisme : 38 % des répondants se déclaraient antinatalistes pour des raisons climatiques.

V — Ce que la sociologie observe

Les causes structurelles : mariage, garde, fécondité

Les motifs énoncés par les patients sont l’écume d’une vague structurelle plus profonde, qui touche l’ensemble des sociétés occidentales et que le calcul coût/bénéfice du mariage a déjà documenté sur ce site. Trois indicateurs convergents :

L’effondrement du mariage occidental. Aux États-Unis, le taux est passé de 8,2 mariages pour 1 000 habitants en 2000 à 6,1 en 2023. La part d’adultes mariés est tombée de 58 % à environ 51 % entre 1995 et 2023. L’âge médian au premier mariage est à 30,2 ans pour les hommes et 28,6 pour les femmes — record historique 📊 CDC FastStats · Census via NCFMR Bowling Green. En France, les mariages annuels ont chuté de 340 000 dans les années 1970 à 247 000 aujourd’hui. Quand le mariage cesse d’être l’horizon par défaut, la stérilisation cesse d’être un drame culturel.

L’asymétrie post-séparation. En cas de désaccord parental tranché par un juge aux affaires familiales en France, la résidence principale est attribuée à la mère dans 63 % des cas, au père dans 24 %, en résidence alternée dans 12 %. Ce déséquilibre n’est pas un délire masculiniste : il est documenté par le ministère de la Justice et l’INSEE. Couplé à un dispositif de pension alimentaire qui pèse mécaniquement plus sur le parent non-gardien (généralement le père), il change la lecture de la paternité : ce n’est plus un investissement sécurisé, c’est une exposition unilatérale à un risque de séparation dont les modalités sont préformatées.

L’effondrement de la fécondité. France 1,66 en 2023, UK 1,56, Allemagne 1,36, UE 1,34 en 2024. Aucun de ces pays n’est au seuil de remplacement (2,1). Les hommes qui se stérilisent à trente ans ne désertent pas une tendance — ils en sont le résultat le plus visible. La fécondité décroît parce qu’un grand nombre d’individus, des deux sexes, ne veulent plus reproduire dans les conditions économiques, écologiques et relationnelles qu’on leur propose. La vasectomie est l’infrastructure technique de cette décision côté masculin.

Une analyse des chiffres de la garde des enfants publiée sur ce site rappelle un point que les commentaires habituels minorent : la garde maternelle dominante n’est pas un complot. C’est une norme sociale stabilisée qui survit aux discours d’égalité et qui pèse, en silence, sur tous les calculs masculins de pré-paternité.

VI — L’irréversibilité

Ce que la vasectomie n’a en commun avec aucune autre stratégie de retrait

Les sociétés occidentales ont produit, depuis vingt ans, une typologie complète de stratégies masculines de retrait. Le célibat prolongé est la première : 44,4 % d’hommes français célibataires au-delà de quinze ans, contre 37,6 % chez les femmes (INSEE 2017). L’arbitrage géographique du passport bro est la seconde : 56 382 visas K-1 approuvés aux États-Unis en 2024, record sur douze ans. La vasectomie est la troisième. Mais elle n’a pas la même nature que les deux autres.

Le célibat est réversible à coût zéro. Un homme qui sort du célibat à quarante-deux ans n’a pas besoin de procédure pour le faire — il a besoin d’une rencontre. L’arbitrage géographique est réversible à coût élevé : il faut quitter le pays d’arrivée, recommencer ailleurs, accepter la perte du capital social investi. La vasectomie est dans une autre catégorie : elle est techniquement réversible, mais l’efficacité de la réversion s’effondre avec le temps.

La vasovasostomie microchirurgicale, opération qui rebranche les canaux déférents, affiche en littérature urologique des taux de perméabilité tubulaire d’environ 75 % dans les trois premières années suivant la vasectomie. Au-delà de quinze ans, le taux tombe sous les 30 %, et le pourcentage de paternité effective — qui dépend aussi de la qualité spermatique résiduelle et de l’âge des deux partenaires — est encore inférieur. Le coût en France ou aux États-Unis se situe entre 5 000 et 12 000 euros, hors remboursement. L’homme qui se vasectomise à vingt-huit ans sans enfant signe, en pratique, un contrat dont la sortie après quinze ans tient de la loterie biologique.

< 30 %
Taux de paternité effective après réversion d’une vasectomie pratiquée plus de quinze ans auparavant. Source : littérature urologique consolidée (vasovasostomie microchirurgicale).

Cette particularité change l’interprétation sociologique de l’acte. La vasectomie d’un homme de quarante-cinq ans avec trois enfants est une clôture. La vasectomie d’un homme de vingt-huit ans sans enfant est une prophétie auto-réalisatrice. Il décide non seulement qu’il n’a pas d’enfant maintenant, mais qu’il n’en aura jamais — et il s’oblige à ne pas changer d’avis, en s’imposant un coût biologique élevé en cas de revirement. C’est une stratégie d’engagement contre soi, au sens stratégique du terme : se priver volontairement d’une option pour rendre la trajectoire actuelle plus crédible à ses propres yeux. Ulysse contre les sirènes, version reproductrice.

Cette dimension d’auto-engagement explique pourquoi le phénomène n’est pas symétrique de la congélation d’ovocytes féminine, à laquelle la presse aime le comparer. La congélation d’ovocytes préserve une option future. La vasectomie l’éteint. Les deux gestes traduisent une défiance envers le présent matrimonial, mais ils traduisent des paris radicalement opposés sur l’avenir individuel. La femme qui congèle ses ovocytes garde la main. L’homme qui se vasectomise à trente ans rend la main pour vingt ans, et probablement définitivement.

VII — Les amplificateurs

TikTok, urologues, manosphère : ce qu’ils sont, ce qu’ils ne sont pas

La couverture médiatique du phénomène a sur-vendu deux acteurs : les vidéos TikTok de jeunes hommes documentant leur vasectomie, et la manosphère américaine et anglophone qui aurait converti des cohortes entières de jeunes mâles à l’antinatalisme stratégique. Les deux récits sont partiellement vrais, et largement exagérés.

Une analyse des cent vidéos les plus virales sous le hashtag #vasectomy post-Dobbs (AUA News, juin 2024) a noté ces contenus sur l’échelle DISCERN d’information santé. Le score moyen est de 0,19 sur 5. Douze pour cent seulement de ces vidéos citent une étude scientifique. Autrement dit, le contenu viral qui aurait, selon la presse, “déclenché” la vague est désinformatif sur le plan médical. Il fonctionne comme un signal d’appartenance générationnelle, pas comme une source d’information chirurgicale. La vidéo virale de Jimmy McMurrin (“You’re getting neutered”, plus de cinq millions de vues) ou les posts de Keith Laue (vingt-trois ans, vasectomie le jour même de Dobbs) sont des objets culturels, pas des leviers cliniques.

Le contenu viral qui aurait, selon la presse, “déclenché” la vague est désinformatif sur le plan médical : 0,19 sur 5 en moyenne sur l’échelle DISCERN.

Côté manosphère, la situation est plus tranchée que les commentaires habituels ne le reconnaissent : aucune étude scientifique publiée n’établit de lien causal statistique entre consommation de contenu red pill / MGTOW et taux de vasectomies. Le phénomène manosphérique est documenté comme objet sociologique (Ribeiro et al. 2023, Riopelle et al. 2023), il l’est aussi comme contexte culturel dans lequel se développent des discours d’antinatalisme stratégique. Mais aucune des études consultables ne quantifie, à ce jour, sa contribution causale aux taux de vasectomie. Le rabattre comme cause centrale relève donc de la projection journalistique, pas du fait établi. La manosphère est un amplificateur de discours, pas un moteur d’acte — du moins, pas un moteur que l’on ait su mesurer.

L’amplificateur réel, et lui parfaitement documenté, est l’urologue libéral lui-même. Le Dr Jean-Philippe Bercier (Hawkesbury, Montréal, Ottawa) a déclaré à CBC News en janvier 2025 : “Most of them just don’t want kids… and often have a partner who doesn’t want to have kids either. There’s a shift in our society.” Le Dr Justin Low en Australie rapporte une hausse de 20 % des moins de trente ans sans enfant dans sa clinique entre 2020 et 2021. Ces praticiens, qui se sont longtemps tus, structurent désormais l’offre — ils publient, ils communiquent, ils normalisent. C’est l’effet “offre crée la demande” classique du marché médical libéral. Le rabattement TikTok / manosphère masque ce qui est probablement le levier le plus mécanique du phénomène : plus de chirurgiens compétents et accessibles, donc plus d’opérations.

VIII — La symétrie qu’on refuse de nommer

Vasectomies et ovocytes congelés : deux paris opposés sur l’avenir

Le commentaire médiatique aime traiter séparément la vague de vasectomies masculines et la vague de congélation d’ovocytes féminins. Les deux phénomènes sont pourtant les versants d’une même décision : une part croissante des deux sexes investit aujourd’hui dans des dispositifs techniques pour ne pas reproduire maintenant, et pas avec n’importe qui. Aux États-Unis, le nombre de cycles de congélation d’ovocytes est passé de 7 600 en 2015 à plus de 30 000 en 2022, soit une multiplication par quatre. En France, la loi de bioéthique d’août 2021 a ouvert la congélation hors indication médicale, et la demande a explosé en deux ans.

Le geste féminin et le geste masculin n’ont ni la même nature ni la même conséquence. La femme qui congèle ses ovocytes achète du temps : elle préserve une option future en cas de partenaire idéal, de stabilisation professionnelle, ou de revirement personnel. L’homme qui se vasectomise vend l’option : il accepte une perte irréversible (au-delà d’un certain délai) en échange d’une certitude présente. Statistiquement, ces deux gestes sont symétriquement croissants. Économiquement, ils sont opposés. La femme protège un capital. L’homme s’en débarrasse.

Cette asymétrie révèle quelque chose que les discours militants des deux camps préfèrent ne pas affronter. Le mouvement de retrait n’est pas seulement réactif (les hommes en réaction au féminisme, les femmes en réaction au sexisme) ; il est structurellement asymétrique dans ses anticipations. Les femmes parient sur un avenir où elles voudront peut-être encore. Les hommes parient sur un avenir où ils ne voudront plus. C’est une asymétrie des coûts de la déconstruction que ce site a déjà documentée : la femme déconstruite gagne en options, l’homme déconstruit en perd. La vasectomie est l’expression chirurgicale de cette perte.

IX — Verdict

Une infrastructure du retrait, ni triomphale ni tragique

La hausse des vasectomies en Occident n’est ni une victoire du féminisme, ni une défaite virile, ni une révolution culturelle. C’est l’infrastructure technique d’une décision qui se prenait déjà — l’aboutissement chirurgical d’une démographie qui basculait depuis trente ans. La courbe française monte depuis 2010, donc avant Dobbs, avant TikTok, avant Tate. La courbe américaine s’accélère après Dobbs mais à partir d’une masse de candidats qui mijotaient depuis plus de quatre ans. La courbe britannique est largement un artefact comptable. Les courbes canadienne et australienne signalent un déplacement du profil-type bien plus qu’un raz-de-marée volumique.

Trois lectures coexistent et aucune n’est exclusive de l’autre. Une lecture économique : élever un enfant en Occident coûte entre 250 000 et 350 000 dollars, et le rendement de cet investissement n’est plus garanti par les structures matrimoniales et patrimoniales d’avant. Une lecture juridique : l’asymétrie post-séparation pèse en moyenne contre le père, et la vasectomie est l’unique outil qui annule complètement le risque d’exposition à cette asymétrie. Une lecture existentielle : un nombre croissant d’hommes, en accord ou non avec une partenaire, jugent qu’ils ne veulent pas reproduire dans le monde qu’on leur propose, et préfèrent verrouiller cette décision plutôt que la renégocier tous les six mois.

Le triomphalisme manosphérique manque l’essentiel : la majorité des vasectomisés ne sont pas des MGTOW, ce sont des hommes en couple stable qui partagent leur décision avec leur partenaire. Le moralisme nataliste manque l’essentiel inverse : le geste n’est pas un caprice, c’est l’aboutissement d’une accumulation économique et démographique de plusieurs décennies. La presse de gauche manque encore autre chose : ces hommes ne sont pas les victimes du féminisme ; ils sont les signataires conscients d’un contrat avec eux-mêmes, dans des conditions où l’option opposée — la paternité dans l’incertitude générale — leur paraît, à tort ou à raison, plus risquée que l’irréversibilité chirurgicale.

Ce qui mérite d’être tenu, ici comme ailleurs, c’est la lucidité sur ce qui se passe vraiment. Un acte médical légal. Un nombre croissant. Une démographie qui plie. Une asymétrie d’options entre les sexes qui se prolonge dans les paris biologiques individuels. Et un détail qui distingue cette stratégie de toutes les autres : elle ne se renégocie pas.


L’homme de vingt-huit ans qui s’allonge en clinique pour vingt minutes de chirurgie locale n’est pas un héros de cause, ni la victime d’un complot, ni un déserteur. C’est un acteur qui calcule un risque sur un horizon de quarante ans, et qui décide que la certitude présente vaut le pari fermé de l’avenir. Il a raison peut-être. Il a tort peut-être. Personne ne le saura avant longtemps, et c’est précisément ce qu’il a voulu — supprimer l’attente, supprimer la délibération, supprimer la rechute possible. Il a acheté du silence intérieur, payable en options biologiques.

Le reste, comme toujours, est affaire de biologie.

Sources :

[1] EPI-PHARE (ANSM / Assurance Maladie) — État des lieux de la pratique de la vasectomie en France entre 2010 et 2022, données SNDS, 12 février 2024. epi-phare.fr.

[2] Bole R., Lundy S.D., Pei E., Bajic P., Parekh N., Vij S.C. — Increasing Vasectomy Consultations After Reversal of Roe v. Wade, International Journal of Impotence Research, février 2023. PMC9925925.

[3] Cheng L.G. et al. — Sociopolitical Considerations and Vasectomy, JAMA Network Open, 10 janvier 2025;8(1):e2454430. PMC11724337.

[4] Komodo Health — In the Two Years Since Dobbs v. Jackson, Vasectomies Have Maintained Their Newfound Popularity, 2024. komodohealth.com.

[5] Sellke N., Tay K.S., Sun H.H., Tatem A.J., Loeb A., Thirumavalavan N. — The Unprecedented Increase in Google Searches for “Vasectomy” After the Reversal of Roe vs. Wade, Fertility and Sterility, décembre 2022;118(6):1186-1188. fertstert.org.

[6] NHS England Digital — Sexual and Reproductive Health Services, England 2023-24, Part 4 : Sterilisations and Vasectomies, 2024. digital.nhs.uk.

[7] Hughes M. et al. — Vasectomy in the Absence of Paternity Pre- and Post-COVID, Canadian Urological Association Journal, 2024. cuaj.ca.

[8] Eurostat — Fertility Statistics 2024, communiqué DDN-20250307-1, mars 2025. ec.europa.eu.

[9] CDC FastStats — Marriage and Divorce, 2023. cdc.gov.

[10] INSEE — Les conditions de vie des enfants après le divorce, données Justice. insee.fr.

[11] DREES — Mesurer le coût de l’enfant : deux approches, document de travail. drees.solidarites-sante.gouv.fr.

[12] AUA News — Snip Talk : Evaluating Vasectomy and Male Contraception Content on TikTok Post Dobbs, juin 2024. auanews.net.

[13] Helm S. et al. — Antinatalist Views and the Role of Climate Concern, étude polonaise, Int. J. Environ. Res. Public Health, octobre 2022. PMC9602747.

[14] Scientific American — More Men Are Getting Vasectomies Since Roe Was Overturned, citation Dr Kara Watts. scientificamerican.com.

[15] CBC News — Childless Men, Vasectomies, 2 janvier 2025, citation Dr Jean-Philippe Bercier. cbc.ca.