Un homme américain de moins de trente ans sur deux est célibataire. Pas divorcé, pas veuf, pas « entre deux relations » : sans conjoint, sans partenaire cohabitant, sans relation engagée. C’est le Pew Research Center qui a posé la question, en ces termes exacts, en 2020 — et 51 % des hommes de cette tranche d’âge ont répondu par la négative à tout. Et quand on demande aux célibataires de cette génération ce qu’ils cherchent, la majorité répond : une relation, ou des rendez-vous. N’importe quoi, pourvu que ce soit quelqu’un.

La génération concernée entretient pourtant un autre récit. Sur TikTok, dans les podcasts, dans les pages jeunesse des grands magazines, elle déclare avoir choisi : célibat revendiqué, pause sentimentale assumée, self-partnered, boysober — la rupture avec le couple présentée comme un aboutissement, une victoire sur l’attente, un soin de soi. La solitude des moins de trente ans a une particularité que n’ont connue ni leurs parents ni leurs grands-parents : elle se proclame volontaire.

Cet article confronte le récit aux données — américaines, mondiales, françaises. Le verdict tient en une phrase : la souffrance n’a pas suivi le storytelling.

I — Les mots d’abord

Être seul et se sentir seul : la confusion qui arrange tout le monde

La langue allemande possède deux mots : allein, être seul, et einsam, se sentir seul. Le français n’en a qu’un — solitude — et cette pauvreté lexicale est devenue une machine à brouiller les débats. Être seul est une situation. Se sentir seul est une souffrance. On peut cumuler les deux, n’avoir que le second au milieu d’un couple, ou n’avoir que le premier dans un ermitage assumé. Toute la supercherie du « célibat choisi » tient dans cette ambiguïté : il suffit de répondre « je suis bien seul » à la question « vous sentez-vous seul ? » pour que le discours ait l’air de réfuter la donnée.

Même prudence sur le mot « célibataire ». Au sens de l’état civil, c’est un non-marié. Au sens du Pew Research Center, dont proviennent les chiffres de cet article, c’est quelqu’un qui n’a ni conjoint, ni partenaire cohabitant, ni relation amoureuse engagée — une définition bien plus large, qui compte les vies affectives réelles et non les cases administratives. Quand un titre de presse annonce que « la moitié des jeunes hommes sont célibataires », c’est cette définition-là qui parle. Pas le statut marital : la vie.

Solitude déclarée ≠ solitude vécue

La solitude déclarée est un récit de soi, mesuré par les hashtags et les éditoriaux. La solitude vécue est un état, mesuré par les enquêtes épidémiologiques. Tant que les deux compteurs ne sont pas distingués, n’importe quel discours peut prétendre décrire la réalité — et le plus confortable gagne.

II — La bannière

Comment la solitude est devenue une identité à revendiquer

Aucune génération précédente n’avait transformé l’absence de partenaire en étendard. Le célibat était un état, parfois un problème, souvent une étape ; il n’était pas une appartenance. La Gen Z a opéré la conversion : sur les réseaux, la pause sentimentale se décrète, se documente, se monétise. Le mot boysober — sobre de garçons — y circule comme un programme de développement personnel, avec ses témoignages, ses avant-après, ses influenceuses. Le couple n’y est plus un horizon mais une habitude dont on se débarrasse, comme le sucre ou l’alcool.

La version dure de cette doctrine existe, et elle a un nom : le mouvement 4B, né en Corée du Sud entre 2017 et 2019 — ni relation, ni mariage, ni relations sexuelles, ni enfants avec les hommes. Il est régulièrement présenté dans la presse occidentale comme l’avant-garde d’un refus féminin massif. Il vaut la peine de regarder les chiffres du pays d’origine. Selon une enquête de 2022 auprès de Sud-Coréens non mariés de 19 à 34 ans, 69,7 % des femmes déclarent vouloir se marier un jour — contre 79,8 % des hommes — et 55,3 % veulent des enfants. La doctrine radicale est marginale jusque dans son berceau ; c’est le discours qui est devenu dominant, pas la pratique. La Corée, avec son taux de fécondité à 0,72 en 2023, montre surtout ce qu’une société produit quand l’écart entre les sexes devient infrastructure : pas une insurrection joyeuse, une décroissance.

La solitude n’a jamais été aussi documentée, et jamais aussi mal nommée : on y mesure l’isolement, on y décrète l’émancipation.

III — Le compteur américain

51 % des hommes de moins de 30 ans : ce que mesure vraiment le célibat des jeunes

Les données du Pew Research Center, collectées en 2020 sur un échantillon représentatif des adultes américains, offrent le cliché radiographique le plus net du phénomène. Un adulte américain sur trois (31 %) est célibataire au sens large — ni marié, ni cohabitant, ni engagé. Mais cette moyenne cache la géographie réelle : 41 % des 18-29 ans sont dans ce cas, contre 23 % des 30-49 ans. Le célibat de masse n’est pas un fait de vieillesse ni de milieu de vie ; il est concentré à l’âge où les générations précédentes se mettaient en couple.

Et il n’est pas symétrique. 51 % des hommes de moins de 30 ans sont célibataires, contre 32 % des femmes du même âge. Un écart de dix-neuf points, qui tient à des mécanismes documentés ailleurs sur ce site — hypergamie, écart d’âge à la mise en couple, concentration des partenaires — et dont l’essentiel est ailleurs : la moitié d’une classe d’âge masculine entière est hors couple, et ce n’est pas une posture, c’est une structure.

41 %
des 18-29 ans américains sont célibataires (vs 23 % des 30-49 ans)
51 % vs 32 %
hommes vs femmes de moins de 30 ans sans relation
61 % vs 38 %
hommes vs femmes célibataires qui cherchent encore
📊 Pew Research Center, « A Profile of Single Americans », 20 août 2020

Vient ensuite le chiffre qui dégonfle le récit du choix. La majorité des célibataires de 18-29 ans reste intéressée par une relation ou des rendez-vous — et parmi ceux qui ne cherchent pas, la première raison invoquée avant 50 ans est d’« avoir d’autres priorités », réponse que tout questionnaire accepte sans vérifier. Mais le Pew a posé une question plus directe, et c’est elle qu’il faut lire deux fois : parmi les célibataires hors du marché, 26 % des hommes — contre 12 % des femmes — donnent comme raison majeure le sentiment que personne ne voudrait d’eux. Un homme sur quatre. Ce n’est pas du self-care. C’est de la honte, mesurée à l’échelle nationale.

IV — Le compteur des corps

L’inactivité sexuelle des jeunes hommes a explosé en quinze ans

Le déclaratif a ses limites ; les comportements en ont moins. En 2020, une équipe publiant dans JAMA Network Open a analysé dix vagues de la General Social Survey américaine, de 2000 à 2018 — plus de 4 200 hommes et 5 200 femmes de 18 à 44 ans. Le résultat central concerne les plus jeunes : la part des hommes de 18-24 ans n’ayant eu aucune activité sexuelle dans l’année est passée de 18,9 % en 2000-2002 à 30,9 % en 2016-2018. En quinze ans, l’abstinence annuelle d’un jeune homme sur cinq est devenue celle d’un jeune homme sur trois. Dans le même mouvement, la part de ceux qui déclarent une activité au moins hebdomadaire est tombée de 51,8 % à 37,4 %. Chez les femmes de 18-24 ans, la hausse de l’inactivité — de 15,1 % à 19,1 % — n’atteint pas le seuil statistique de significativité : le retrait est masculin, et il est rapide.

La France n’est pas en reste, et ce site l’a déjà documenté : chez les 18-24 ans français, près d’un tiers déclare zéro rapport dans l’année selon le baromètre IFOP 2023, pendant que la fréquence sexuelle moyenne du pays reculait d’un cinquième en vingt ans. Deux enquêtes, deux pays, deux méthodologies — des chiffres qui ne se confondent pas mais qui dessinent le même mouvement.

Le plus piquant, c’est que ce film a déjà été projeté. Le Japon l’a vu dès les années 2000, avec ses « hommes herbivores » — le terme est devenu mot de l’année en 2009, porté par des enquêtes où des centaines de jeunes hommes se décrivaient comme désintéressés de la chair. La presse occidentale s’en était amusée comme d’une excentricité nippone. Quinze ans plus tard, elle importe le phénomène en le rebaptisant tendance bien-être. Le marronnier a vingt ans ; seul l’emballage est neuf.

Un jeune homme américain de 18-24 ans sur trois n’a eu aucune activité sexuelle dans l’année. Il y a quinze ans, c’était un sur cinq.

V — La solitude mesurée

La génération la plus connectée est en tête du tableau de la solitude

Si le célibat de masse était une émancipation, la solitude subjective des jeunes devrait tenir bon — ou reculer. C’est l’inverse qui est mesuré. L’étude de référence est celle de Jean Twenge et de ses collègues, publiée en 2021 dans le Journal of Adolescence : plus d’un million d’élèves de 15-16 ans, suivis par l’enquête PISA dans 37 pays, entre 2000 et 2018. Verdict : la solitude scolaire a augmenté entre 2012 et 2018 dans 36 pays sur 37, et le nombre d’adolescents à niveau élevé a presque doublé en six ans. La hausse est plus forte chez les filles, et elle suit l’accès au smartphone, pas la conjoncture — détail cruel pour l’explication économique, les pays où le chômage était élevé affichaient une solitude scolaire plus faible.

Les adultes jeunes ne font pas mieux. Le rapport de la Commission de l’OMS sur la connexion sociale, publié le 30 juin 2025 et détaillé ici, place les 13-29 ans en haut du tableau mondial : entre 17 et 21 % déclarent se sentir seuls, devant toutes les autres tranches d’âge — sachant qu’une personne sur six est touchée à l’échelle mondiale. Avant la pandémie déjà, l’enquête européenne du Centre commun de recherche de la Commission mesurait 8,6 % d’adultes en solitude fréquente et 20,8 % en isolement social. En France, les données du Crédoc et de la Fondation de France racontent le même retournement : ce sont les 25-39 ans — les natifs du numérique — qui déclarent le plus d’isolement, pas les retraités.

36 / 37
pays où la solitude des adolescents a augmenté entre 2012 et 2018 — Twenge et al., Journal of Adolescence 2021, enquête PISA, n > 1 million

On notera la coïncidence, puisqu’elle est le cœur du sujet : la tranche d’âge la plus connectée de l’histoire humaine est aussi la plus seule jamais mesurée, et c’est précisément celle qui a inventé le vocabulaire de la solitude choisie. Soit la connexion guérit la solitude et les chiffres devraient baisser — ils montent. Soit le vocabulaire traite autre chose que la solitude.

VI — Le double-fond

Rebaptiser « choix » ce qui est subi : la honte administrée

Il faut d’abord donner au point adverse sa force maximale. La solitude choisie existe, et la recherche la connaît : un retrait volontaire, temporaire ou durable, peut être vécu comme un soulagement — les langues qui séparent allein et einsam le savent depuis toujours. Un couple froid ou instable protège mal de la solitude ; on peut y être plus seul que seul. Des femmes qui se retirent d’un marché où l’on rencontre le pire ont des raisons documentées, et le droit de ne pas chercher n’a pas à se justifier. Tout cela est vrai, et rien de ce qui suit ne l’efface.

Mais une statistique ne ment pas sur commande. Quand 51 % des hommes de moins de 30 ans sont sans relation, que la majorité des jeunes célibataires déclare chercher, qu’un homme hors du marché sur quatre explique son retrait par la certitude de n’intéresser personne, et que la solitude subjective de la même génération culmine dans 36 pays sur 37 — le récit du choix ne décrit plus une situation. Il remplit une fonction. Nommons-la : la gestion nominative de la honte. Dans une économie de la désirabilité où la valeur d’un individu se cote en continu, déclarer qu’on ne joue plus est le seul moyen de ne jamais perdre. Le rebaptisage coûte zéro euro, soulage immédiatement, et ne demande rien à personne. C’est un anesthésiant en vente libre, et il est d’autant plus efficace qu’il est socialement récompensé — la souffrance avouée est hors sujet, la souffrance rebrandée fait des vues.

La solitude choisie n’est pas un mensonge. C’est une assurance : on ne peut pas être recalé d’un jeu auquel on déclare ne pas participer.

Ce dispositif a des complices objectifs. Un récit qui transforme la solitude en identité est exactement ce dont le marché a besoin : une identité ne se soigne pas, elle s’entretient — en contenus, en produits, en abonnements. Le pansement social par abonnement, les compagnons artificiels pour adolescents, les applications qui revendent désormais le hors-ligne qu’elles ont contribué à vider : tout cet écosystème prospère à condition que la solitude reste une caractéristique de la personne, et non un problème de la société. Le « célibat choisi » fournit la couche narrative ; la tech fournit le sparadrap ; personne ne touche aux causes.

Alors que reste-t-il ? Une génération qui déclare en chœur avoir choisi ce que les compteurs décrivent comme une pénurie — de partenaires, de rapports, de liens — et qui souffre en silence sous des drapeaux de sérénité. La génération la plus connectée de l’histoire n’a pas choisi la solitude ; elle a choisi le mot, parce que le mot était la seule chose disponible en rayon. Or un mot tient chaud ; il ne tient pas compagnie. Le reste, comme toujours, est affaire de lucidité.