Introduction

En 2017, la journaliste Carina Hsieh publie dans Cosmopolitan un article qui donne son nom à ce que des millions de jeunes adultes vivent sans le nommer : le situationship. Ni couple, ni plan cul, ni amitié — une relation affective et sexuelle qui refuse obstinément de se définir. La formule est immédiatement adoptée parce qu’elle comble un vide lexical qui existait depuis que les applications de rencontre ont dissous les catégories héritées du couple occidental.

Cinq ans plus tard, le mot est partout. Tinder l’intègre à sa taxonomie interne, TikTok lui consacre des millions de vidéos, et les médias du monde entier publient des explainers. Le situationship devient le modèle relationnel par défaut de la première génération entièrement socialisée par les applications de rencontre.

Ce qui est systématiquement omis dans ce récit, c’est que le situationship fonctionne comme un marché — avec des gagnants, des perdants, et un prix que certaines cohortes paient sans jamais recevoir la facture.

I — Le vide nominal au cœur du couple moderne

Pourquoi « situationship » est un aveu

Le terme est intéressant parce qu’il ne définit rien. Il crée une case pour l’absence de case. La relation n’est pas un couple — le couple implique un engagement, même tacite. Elle n’est pas une amitié — il y a du sexe. Elle n’est pas un « plan cul » — il y a de l’affect, des routines, parfois une présentation aux proches.

Cette ambiguïté n’est pas un défaut du modèle, elle en est la fonction. Elle permet à la personne qui détient le plus de pouvoir dans la relation — celle qui a le moins d’incitation à s’engager — de bénéficier de la totalité des services qu’un couple fournit (intimité émotionnelle, sexualité régulière, soutien logistique, valorisation sociale) sans jamais en assumer le coût de définition. L’autre partie, celle qui voudrait davantage, est maintenue dans une incertitude calibrée qui l’empêche de formuler une exigence sans risquer de tout perdre.

Dissonance relationnelle

Concept de psychologie sociale : l’écart entre le comportement (on agit comme un couple) et la définition (on refuse de se nommer couple). Ce n’est pas une nuance sémantique. C’est un prédicteur fiable d’anxiété, de baisse d’estime de soi et de symptômes dépressifs.

II — L’asymétrie des coûts

Qui paie l’addition du flou

Les études sur la hookup culture et les relations non exclusives pointent toutes vers la même asymétrie.

68 %
Des femmes regrettent leur dernier hookup (contre 47 % des hommes)
+2×
Les hommes rapportent plus de satisfaction dans les relations sans engagement
3 sur 4
Femmes développent un attachement dans ce qui était défini comme « casual »
57 %
Des 18-29 ans disent que les applis produisent un sentiment négatif

Sources : Garcia et al. (2012, Review of General Psychology) · Owen et al. (2010, Journal of Sex Research) · Gusarova et al. (2014) · Pew Research Center (2023)

L’explication la plus souvent avancée — la biologie, la nature féminine, l’ocytocine — rate la cible. La raison est structurelle : une femme qui investit deux ans de sa vie affective dans une relation sans définition entre 28 et 30 ans n’engage pas la même chose qu’un homme dans la même situation. L’horizon de fertilité est plus contraint, le marché matrimonial se referme plus vite après 30 ans. Ce n’est pas une opinion, c’est une pression de sélection qui opère en amont de toute idéologie.

Un situationship de deux ans entre 28 et 30 ans n’a pas le même coût pour les deux partenaires. Le refus de nommer la relation n’annule pas cette asymétrie — il l’aggrave, en empêchant celle qui la subit de la mesurer à temps.

III — Le paradoxe du swipe

Quand le marché infini tue l’engagement

Les applications de rencontre ont opérationnalisé ce que le psychologue Barry Schwartz théorisait en 2004 sous le nom de paradoxe du choix : plus il y a d’options, plus la décision devient douloureuse, et moins la satisfaction est élevée une fois le choix fait.

Le mécanisme est désormais documenté. L’utilisateur moyen de Tinder passe environ 90 minutes par jour sur l’application, pour une moyenne de 100 profils swipés. L’illusion d’un marché infini — le ou la partenaire suivant·e est à un geste du pouce — rend chaque relation exclusive structurellement plus coûteuse, parce qu’elle ferme l’accès à toutes les autres options.

Le situationship est la réponse rationnelle à ce problème : une position qui maximise l’accès (pas d’exclusivité) tout en minimisant le coût d’opportunité (pas d’engagement). Il est, littéralement, un produit du marché — et comme tout produit de marché, sa valeur n’est pas répartie équitablement entre l’offre et la demande.

Le calcul caché du situationship

Coût pour la partie qui veut plus
Anxiété chronique + temps perdu + dégradation de l’estime de soi
Bénéfice pour la partie qui refuse de définir
Intimité + sexualité + soutien émotionnel — sans engagement
Asymétrie de sortie
Une partie peut sortir sans pénalité ; l’autre ne peut pas exiger sans risquer la rupture

Source : modélisation économique du mating market — Baumeister & Vohs (2004), Schwartz (2004)

IV — Le thermomètre de la solitude

Ce que les chiffres français révèlent

Si le situationship était un arrangement mutuellement bénéfique, on ne verrait pas d’augmentation simultanée de la solitude chez les jeunes adultes.

Les données françaises sont éloquentes. Selon la Fondation de France, la proportion de Français se déclarant « seuls » est passée de 9 % en 2010 à 14 % en 2023. La hausse est la plus forte chez les 18-29 ans. L’Insee, de son côté, documente un doublement du nombre de personnes vivant seules depuis 1990 : de 5 à 10 millions.

×2
Nombre de Français vivant seuls depuis 1990 — de 5 à 10 millions (Insee, 2021)

Le situationship n’est évidemment pas la cause unique de ce basculement. L’allongement des études, la précarité économique des jeunes actifs, le report de l’âge au premier mariage (qui a grimpé de 24 à 36 ans pour les femmes entre 1980 et 2022) y contribuent mécaniquement. Mais il en est le symptôme le plus net : une génération qui multiplie les connexions sans former de liens, qui a troqué l’engagement contre l’accès — et qui découvre, souvent trop tard, que l’accès sans l’engagement, c’est la définition opérationnelle de la solitude.

V — Qui peut se permettre le flou

L’asymétrie de classe dans le coût de l’ambiguïté

Il y a deux profils radicalement distincts dans le situationship, et les confondre est une erreur d’analyse.

D’un côté, la femme CSP+, urbaine, trentenaire, financièrement indépendante, qui refuse l’engagement par stratégie. Elle a arbitré : sa carrière et sa liberté valent plus que le couple traditionnel. Le situationship qu’elle choisit est un arrangement conscient, pas une contrainte subie.

De l’autre, la femme — quel que soit son statut — qui se trouve dans un situationship parce que son partenaire refuse de définir la relation. Elle n’a pas choisi l’ambiguïté, elle la tolère en espérant qu’elle se résorbe. La différence entre ces deux positions n’est pas une question de préférence personnelle : c’est une question de pouvoir de négociation.

Les données sur le marché de la séduction sont sans équivoque sur ce point. Les hommes à statut socio-économique élevé — diplômés, revenus stables, capital social — ont davantage d’options, donc davantage d’incitation à différer l’engagement. Leur position leur permet de maximiser l’accès sans subir le coût du temps qui passe.

À l’inverse, une femme de 30 ans qui veut des enfants fait face à une fenêtre biologique documentée. Le situationship qu’elle accepte à 28 ans en espérant qu’il « évolue » est, structurellement, un transfert unilatéral : l’homme reçoit les bénéfices d’un couple sans en acquitter le coût d’entrée.

VI — Trois issues, aucune neutre

Comment on sort d’un situationship

Il existe exactement trois issues à un situationship. Et chaque issue a un prix.

L’ultimatum. La personne qui veut davantage pose la question. Si la réponse est une déclinaison de « je ne suis pas prêt·e », le coût est immédiat : la relation s’arrête, et avec elle tous les bénéfices qu’elle fournissait — même ambigus. C’est un risque que la personne en position d’attente assume seule. Elle n’a aucun levier, parce que la relation n’a jamais été assez définie pour créer des droits.

L’érosion. Le situationship s’étiole sans drame. Quelqu’un rencontre quelqu’un d’autre, ou la fatigue de l’ambiguïté finit par l’emporter. La sortie est silencieuse — il n’y a pas de rupture parce qu’il n’y a jamais eu de début. C’est la moins douloureuse en surface, mais elle laisse un vide interprétatif qui peut durer des mois : la relation n’a jamais été assez réelle pour qu’on en fasse le deuil.

La conversion. Le situationship se transforme en couple officiel. C’est l’issue que tous les demandeurs espèrent — et celle que tous les offreurs évitent. Combien de situationships se convertissent réellement en couple ? Aucune étude ne le dit avec précision, parce que le phénomène est trop récent. Mais ce qui est documenté, c’est la règle : plus une relation reste non définie longtemps, moins elle a de chances d’être définie un jour.



Le situationship est constamment présenté comme un progrès : la fin des étiquettes, la fluidité des relations, la liberté de s’inventer en dehors des cases.

Mais l’abolition des mots ne dissout pas les structures. Elle les rend inattaquables. Quand une relation ne peut pas être nommée, l’asymétrie qui la traverse ne peut pas l’être non plus. Et quand une asymétrie ne peut pas être dite, celui qui en paie le prix est condamné à ne jamais pouvoir l’additionner.

Le situationship n’est pas l’absence de relation. C’est une relation dont une seule personne écrit les règles — et dont l’autre paie les conséquences.

Le reste, comme toujours, est affaire de courage.