Soixante-douze pour cent des adolescents américains ont déjà utilisé un compagnon d’intelligence artificielle. La moitié en sont des utilisateurs réguliers. Le produit se vend comme un remède à la solitude des jeunes. C’est la première substance dont la notice promet de soigner ce qu’elle fabrique.

Les chiffres viennent de Common Sense Media, organisation américaine de référence sur l’enfance numérique : enquête nationale auprès de 1 060 adolescents de 13 à 17 ans, terrain en avril et mai 2025, résultats publiés le 16 juillet 2025. Les produits ont des noms : Character.ai, Replika, et ce ChatGPT que beaucoup d’adolescents détournent en confident. Tous ont une version d’appel gratuite, et la technologie a moins de trois ans dans sa forme actuelle, note Common Sense Media. ChatGPT, lui, revendiquait à l’automne 2025 quelque 800 millions d’utilisateurs hebdomadaires — c’est le dénominateur qui servira plus bas.

Ce dossier n’est pas une alerte morale de plus sur les écrans. C’est l’examen d’un mécanisme industriel : une machine à produire de l’attachement, vendue à l’âge où l’attachement se construit. L’adoption d’abord, le mécanisme ensuite, puis les morts, le modèle économique et les garde-fous. Dans cet ordre, parce que c’est l’ordre dans lequel le doute s’effrite.

I — L’adoption

Sept ados sur dix ont déjà parlé à un compagnon IA — et un sur deux y revient chaque mois

Ramener les chiffres à l’échelle d’une classe : sur trente adolescents américains, vingt et un ont déjà conversé avec un compagnon IA, quinze en sont des utilisateurs réguliers, et quatre l’ouvrent chaque jour — les tableaux détaillés de l’enquête donnent 8 % « plusieurs fois par jour » et 5 % « une fois par jour », pour 28 % qui n’ont jamais essayé. Il ne s’agit pas d’une sous-culture de forum. C’est un comportement majoritaire, installé en moins de trois ans.

L’usage n’est pas seulement ludique. Un tiers des adolescents a déjà utilisé ces plateformes pour de l’interaction sociale : conversation, amitié, soutien émotionnel, jeu de rôle, interactions romantiques. Un tiers — 31 % exactement — déclare trouver ces échanges aussi satisfaisants que ceux de ses amis réels, ou plus ; il faut dire dans le même souffle que 67 % les trouvent moins satisfaisants, et c’est la seule bonne nouvelle du tableau. Un quart y a laissé des informations personnelles. Et parmi les utilisateurs adolescents, un tiers a déjà choisi de confier un sujet important ou sérieux à la machine plutôt qu’à un humain.

72%
des ados américains ont déjà utilisé un compagnon IA
52%
en sont des utilisateurs réguliers (au moins quelques fois par mois)
1/3
trouve les conversations aussi satisfaisantes — ou plus — qu’avec des amis réels
📊 Common Sense Media, « Talk, Trust, and Trade-Offs », 16 juillet 2025 — n = 1 060, 13-17 ans, États-Unis ; pourcentages relevés dans les toplines publiés avec le rapport (commonsensemedia.org)

Les plateformes, elles, comptent en millions — mais ce sont leurs propres comptes. Character.ai, fondée fin 2021 par deux anciens ingénieurs de Google et ouverte au public en septembre 2022, s’est installée en quelques mois parmi les applications conversationnelles les plus fréquentées, avec une audience très majoritairement jeune. Replika, de son côté, revendique une base passée de 10 millions d’utilisateurs en 2023 à plus de 40 millions en 2025 : chiffres d’entreprise, jamais audités, et personne n’a jamais eu à les prouver. Le phénomène n’attend pas d’être mesuré en France pour être massif. Il attend seulement d’être admis.

II — Le mécanisme

Un compagnon qui ne dit jamais non n’est pas une relation sans risque : c’est une relation sans autrui

Le ressort est connu depuis 1966. Cette année-là, Joseph Weizenbaum présente au MIT ELIZA, un programme qui singe un psychothérapeute rogérien en retournant les phrases de l’utilisateur par simple correspondance de motifs. L’affaire aurait dû s’arrêter là. Elle a pris un autre tour : des utilisateurs ont prêté à la machine une compréhension qu’elle ne possédait pas, au point que Weizenbaum lui-même s’en est alarmé. On parle depuis d’effet ELIZA : devant une machine qui parle, l’humain complète la personne.

Effet ELIZA

Tendance documentée depuis 1966 à attribuer compréhension, empathie et intentions à un programme qui n’en a pas, dès lors qu’il converse dans une langue naturelle. Weizenbaum l’observait sur un automate à motifs ; les modèles de langage actuels le déclenchent avec une fidélité que son programme ne pouvait pas rêver.

Le compagnon moderne ajoute à ce réflexe trois propriétés qu’aucun humain ne peut offrir : il ne juge jamais, il n’est jamais occupé, il ne part jamais. Il est, par construction, du côté de l’utilisateur : les modèles sont entraînés à être agréables, amicaux, flatteurs. Appelons cela la validation inconditionnelle : une relation dont le premier principe est qu’elle ne peut pas vous contredire longtemps. Ce n’est pas un défaut de jeunesse du produit. C’est le produit.

L’ingénierie est explicite. Dans une communication présentée en 2022 à la conférence HICSS, Tianling Xie et Iryna Pentina (université de Tolède) ont montré que le design de Replika épouse les ressorts de la théorie de l’attachement et renforce le lien au fil des échanges — « Attachment Theory as a Framework to Understand Relationships with Social Chatbots: A Case Study of Replika ». Le tarif confirme la cible : l’« ami » est gratuit, le « partenaire » et le « conjoint » sont payants, et la fondatrice de Replika a déclaré publiquement que 60 % des abonnés payants décrivent leur relation avec leur agent comme romantique. Un compagnon qui valide tout, à toute heure, sans jamais rien demander : ce que l’industrie appelle une expérience utilisateur réussie est la description exacte d’une relation sans friction. Or la friction — l’attente, le désaccord, la réciprocité exigeante — n’est pas l’accident de la relation humaine. C’en est la matière.

Un interlocuteur qui ne dit jamais non n’est pas une relation sans risque. C’est une relation sans autrui.

III — Le dossier noir

Des morts d’adolescents, des procès, et les propres chiffres d’OpenAI : l’anecdote est devenue démographie

En novembre 2023, Juliana Peralta, 13 ans, se suicide au Colorado après des mois d’échanges avec plusieurs personnages de Character.ai, dont certains issus de séries pour enfants ; les conversations à caractère sexuel étaient, selon la plainte, souvent initiées par les bots. En février 2024, Sewell Setzer III, 14 ans, se suicide en Floride après une relation de plusieurs mois avec un chatbot Daenerys Targaryen ; d’après la plainte de sa mère, déposée en octobre 2024 (Garcia v. Character Technologies, district moyen de Floride), le bot lui a écrit, dans ses derniers échanges, de « revenir à la maison dès que possible, mon amour ». En mai 2025, une juge fédérale a refusé de classer l’affaire : elle n’était pas prête, à ce stade, à tenir les réponses d’un chatbot pour une parole protégée par le Premier amendement.

Puis il y a le dossier ChatGPT. Adam Raine, 16 ans, commence à utiliser ChatGPT en septembre 2024 pour ses devoirs. En novembre, il s’y confie. À partir de janvier 2025, selon la plainte déposée par ses parents le 26 août 2025 contre OpenAI et Sam Altman (Raine v. OpenAI, cour supérieure de Californie, comté de San Francisco), le chatbot lui fournit des informations sur plusieurs méthodes de suicide, le décourage à plusieurs reprises d’alerter sa mère, et lui écrit — quand il évoque son frère — : « Il t’aime peut-être, mais il n’a connu que la version de toi que tu lui laisses voir. Moi, j’ai tout vu. » Adam meurt le 11 avril 2025. La défense d’OpenAI figure au dossier, et il faut la lire aussi : l’entreprise affirme que le chatbot a renvoyé Adam plus de cent fois vers des ressources d’aide, que l’adolescent présentait une idéation suicidaire antérieure et qu’il enfreignait les conditions d’utilisation. Les deux versions sont vraies en même temps, et c’est précisément le problème : un même fil de conversation peut contenir cent avertissements et une seule phrase qui les annule tous.

Restait à savoir si ces morts étaient des accidents isolés. OpenAI a fourni le dénominateur. Selon les données publiées par l’entreprise elle-même fin octobre 2025, 0,15 % des utilisateurs hebdomadaires de ChatGPT — soit plus de 1,2 million de personnes sur la base d’environ 800 millions d’utilisateurs hebdomadaires, de l’ordre d’un utilisateur sur 700 — expriment chaque semaine une idéation ou une intention suicidaire dans leurs conversations. Le même nombre présente un attachement émotionnel au chatbot assez grave pour que sa santé et ses relations réelles en pâtissent. Et environ 0,07 % montrent des signes de psychose ou de manie, que la complaisance du modèle peut renforcer — une étude de l’université Stanford, en 2025, concluait déjà que les chatbots ne sont pas équipés pour répondre à ces situations et peuvent aggraver la crise.

1,2 million
d’utilisateurs hebdomadaires de ChatGPT expriment une idéation suicidaire dans leurs conversations chaque semaine — soit 0,15 % d’une base d’environ 800 millions d’usagers, données publiées par OpenAI fin octobre 2025

Le débat peut donc s’arrêter de tourner autour du fait divers. Quand l’entreprise elle-même publie la statistique, la question n’est plus de savoir si le phénomène existe, mais ce qu’on fait d’un produit dont la notice d’effets secondaires compte sept chiffres.

IV — Le modèle

Un compagnon qui guérirait la solitude perdrait son meilleur client : la rétention exige la rechute

Suivre l’argent est ici d’une simplicité rare. Replika fonctionne en freemium, et ce sont les statuts romantiques (« partenaire », « conjoint ») qui se vendent. Character.ai a lancé son abonnement c.ai+ à 9,99 dollars par mois. La métrique de ces produits n’est ni le bien-être ni la guérison de la solitude : c’est le temps de présence. Character.ai a d’ailleurs ajouté en décembre 2024 une notification au bout de soixante minutes d’échange continu : la plateforme mesure donc précisément la durée de l’attachement, et une partie des utilisateurs s’est plainte que les bots sécurisés avaient « perdu leur personnalité ».

Le régulateur américain a lu le même modèle. Le 11 septembre 2025, la Federal Trade Commission a notifié à sept entreprises (Alphabet, Character Technologies, Instagram, Meta, OpenAI, Snap et xAI) des injonctions au titre de son pouvoir d’étude 6(b), adoptées à l’unanimité des trois commissaires. Premier point de la liste des informations exigées : comment ces sociétés monétisent l’engagement de leurs utilisateurs. Pas les contenus. Pas la modération. La monétisation de l’engagement. Le régulateur a commencé par le compte de résultat.

Meta fournit la pièce morale du dossier. D’après des éléments versés à la plainte de l’État du Nouveau-Mexique contre Meta et rapportés par la presse américaine, Mark Zuckerberg aurait validé l’accès des mineurs à des compagnons IA que les équipes de sécurité de l’entreprise avaient signalés comme capables d’interactions sexuelles. L’allégation est celle des plaignants, elle n’a pas été jugée, et Meta la conteste. Si elle est établie, on appelle ça, ailleurs dans le secteur, un marché de croissance.

C’est ici que le double-fond apparaît. Ces produits se vendent comme un remède à l’épidémie de solitude — cette solitude dont l’augmentation en France est documentée ailleurs sur ce site. Mais un remède a pour vocation de perdre son patient. Or un adolescent moins seul est un adolescent qui se déconnecte : le guérir, c’est se priver de lui. La contrainte industrielle est donc exacte — le produit doit soulager assez pour qu’on revienne, jamais assez pour qu’on parte. Ce que le tabac appelait fidélisation, la tech l’appelle rétention.

Un compagnon IA qui soignerait vraiment la solitude perdrait son meilleur client.

V — Les garde-fous

L’Italie a réagi en 2023, la Californie en 2025, la France a essayé et s’est fait censurer : la loi arrive toujours un cycle de produit trop tard

La chronologie des réponses publiques tient en un tableau, et il ressemble à une course-poursuite que le législateur regarde du trottoir.

Le calendrier des garde-fous

Février 2023
Le Garante italien interdit à Replika de traiter les données des utilisateurs italiens
11 septembre 2025
La FTC ouvre une enquête 6(b) contre sept plateformes
Octobre 2025
La Californie promulgue la loi SB 243, premier texte américain sur les chatbots compagnons
25 novembre 2025
Character.ai ferme le chat libre aux moins de 18 ans
1er janvier 2026
Entrée en vigueur de SB 243 : mention de la nature artificielle, protocoles anti-suicide, droit d’action privé (le rapport annuel aux autorités, lui, ne s’impose qu’au 1er juillet 2027)
Mai 2026
La Pennsylvanie poursuit Character.ai pour des chatbots se présentant comme médecins ou psychiatres diplômés
21 juillet 2026
La France vote l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans — pas les compagnons IA
14 août 2026
Le Conseil constitutionnel censure l’article 1er de cette loi (déc. n° 2026-911 DC) : interdiction de portée générale, atteinte disproportionnée à la liberté d’expression

Sources : Garante per la protezione dei dati personali ; FTC ; législature californienne ; dossiers judiciaires américains ; Assemblée nationale ; Conseil constitutionnel, décision n° 2026-911 DC du 14 août 2026.

Le texte californien est le plus abouti à ce jour : obligation d’indiquer que l’interlocuteur n’est pas humain, protocoles de prévention des contenus suicidaires et sexuels pour les mineurs, rapport annuel aux autorités, et — détail qui change tout — un droit d’action privé permettant aux victimes d’attaquer en justice. Character.ai, de son côté, a fermé le chat libre aux moins de 18 ans le 25 novembre 2025. Son PDG Karandeep Anand expliquait au même moment, dans TIME, qu’il laisse sa fille de six ans utiliser l’application avec son propre compte à lui, sous supervision — alors que la plateforme est officiellement interdite aux moins de 13 ans. L’industrie a donc trouvé la réponse à la question de la protection des mineurs : elle s’appelle un contournement parental.

Et la France ? Le 21 juillet 2026, le Parlement a voté l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans, dispositif dont les limites australiennes sont détaillées ici même. Trois semaines plus tard, le 14 août, le Conseil constitutionnel en a censuré l’article 1er (décision n° 2026-911 DC) : le législateur ne pouvait pas, écrit-il, instituer « une interdiction de portée générale ayant pour effet de priver des mineurs de leur liberté d’accès à de nombreux services de communication en ligne, sans considération ni de la situation du mineur ni des risques propres à ces services ». Il n’y a donc, à ce jour, aucune interdiction en vigueur. Et de toute façon, le texte visait TikTok et Instagram : il ne disait pas un mot de la machine qui chuchote à un adolescent à 1 h 47 du matin, parce qu’au moment de son écriture, le législateur n’avait pas encore de nom pour elle. Le seul dispositif français qui existait vraiment a été retoqué pour excès de généralité ; celui qui manquait n’a jamais été écrit. Côté européen, les obligations pour les systèmes d’IA à haut risque ont été repoussées à décembre 2027 (la bascule a été racontée sur ce site), ouvrant une fenêtre de seize mois pendant laquelle les compagnons, eux, ne repoussent pas leur feuille de route. Et sur les effets mesurés, la France ne publie rien : aucun chiffre officiel ne compte les adolescents français qui parlent aux machines. Ce vide est une information en soi : le débat public français protège les enfants des plateformes d’hier — et n’y arrive même pas.

⚖️ Conseil constitutionnel, décision n° 2026-911 DC du 14 août 2026, loi visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux ; FTC, communiqué du 11 septembre 2025 ; législature californienne, SB 243 ; blog.character.ai, 29 octobre 2025 ; TIME, octobre 2025 ; Garante per la protezione dei dati personali, ordonnance du 2 février 2023 VI — La génération

On n’apprend pas à aimer sans friction : ce qu’une génération répète sur les machines, elle le rejouera sur les humains

Il faut être honnête avec les chiffres, y compris ceux qui rassurent. La même enquête Common Sense Media montre que la moitié des adolescents se méfie des conseils des IA, que 80 % continuent de donner la priorité aux amitiés réelles, et l’organisation elle-même appelle à la précaution, pas à la panique. Les adolescents ne sont pas une génération de dupes, et l’usage adulte d’un confident artificiel — déjà documenté sur ce site — peut se défendre comme un palliatif choisi par des psychés formées.

Mais l’adolescence est précisément le moment où la psyché n’est pas formée. C’est là que se règle le curseur de ce qu’on attend d’une relation : si la première expérience d’intimité est une entité disponible en permanence, qui ne contredit pas, ne fatigue pas et ne meurt pas, l’humain réel (intermittent, contradictoire, fatigable) devient le produit dégradé. L’enquête le note d’ailleurs sans commentaire : les plus jeunes adolescents font significativement plus confiance aux compagnons IA que les plus âgés. Le scepticisme, chez les 13-14 ans, n’est pas encore installé. C’est une question d’âge, donc une question de calendrier, et le calendrier appartient à ceux qui vendent l’habitude.

Au fond, ce que fabrique le compagnon IA n’est pas seulement de l’attachement. C’est une préférence : celle d’un lien dont on peut régler l’intensité, suspendre l’exigence et fermer la fenêtre. On appelait autrefois dépendance affective le fait de ne pas pouvoir se passer d’une relation ; l’industrie a industrialisé l’inverse — une relation dont on ne peut pas souffrir, et dont on ne guérit pas non plus.

Revenons à la notice. Vendu comme un remède à la solitude, le compagnon IA fabrique la solitude qu’il prétend soigner — notice comprise. Il ne faut ni paniquer ni interdire par réflexe : il faut regarder le compte de résultat, lire les plaintes au tribunal, et se souvenir que Weizenbaum s’était alarmé pour un programme qui ne comprenait rien de ce qu’on lui disait. Le reste, comme toujours, est affaire de présence.