Quatre cent vingt. C’est le nombre d’enfants qui, sur les six premiers mois de 2026, ont signalé au service britannique Report Remove des images sexuelles d’eux-mêmes qu’ils savaient truquées. Quatre cent vingt signalements en un semestre, contre trois cent quatre-vingt-dix-sept sur l’ensemble de l’année 2025 : la moitié de l’année a suffi à dépasser l’année entière. Ces enfants n’ont envoyé aucune photo intime. Ils n’ont jamais été photographiés nus. Leur image intime n’existe nulle part — et elle circule.

Il y a dix ans, fabriquer un faux nu crédible exigeait un logiciel professionnel, des heures de travail et un vrai savoir-faire. Il faut aujourd’hui une photo de classe publiée sur Instagram, une application grand public et trente secondes. Ce que révèle le chiffre britannique n’est pas une poussée de fièvre de la pédocriminalité en ligne : c’est la mise en rayon d’une fonctionnalité. La nudification — la fabrication automatique d’un corps dénudé à partir d’un visage habillé — est devenue un produit de consommation courante, avec ses plateformes, ses bots, ses tarifs et sa cible privilégiée : les camarades de classe.

Prenons le chiffre pour ce qu’il est : la pointe mesurable d’un régime nouveau, dans lequel n’importe quelle photographie publiée devient l’ébauche exploitable d’une image dénudée. Nommons-le : la nudité par défaut. Et regardons en face ce que les institutions britanniques ont trouvé à opposer à ce régime — une case à cocher, et un conseil aux parents : cachez vos enfants.

I — Le fait

Report Remove a dû ajouter une case à cocher à son formulaire : « cette image est un deepfake »

Report Remove est l’infrastructure de retrait des images intimes de mineurs au Royaume-Uni : géré par l’Internet Watch Foundation et l’association de protection de l’enfance NSPCC, il permet à un jeune de signaler anonymement une image de lui-même pour la faire disparaître des plateformes. Le service a été conçu pour un monde où l’image compromettante existe — volée, extorquée, partagée par un ex. Ce monde-là est en train de se fermer. Face à l’afflux de signalements concernant des images fabriquées de toutes pièces, Report Remove a ajouté à son formulaire une case spécifique, permettant à l’enfant d’indiquer que l’image est un deepfake. La première infrastructure de protection de l’enfance en ligne vient d’acter, par une case à cocher, que l’image intime n’a plus besoin d’avoir existé.

Le détail institutionnel est presque touchant. On a demandé à un service pensé pour le retrait de documents réels de gérer l’inexistant — et il a répondu par une évolution de formulaire. Pendant ce temps, la mesure publiée le 10 août 2026 par l’Internet Watch Foundation, et reprise le même jour par le Guardian, fait le trajet inverse du détail : 420 signalements d’enfants en six mois, déjà plus que les 397 de toute l’année 2025, et, précision qui compte, la majorité des signalements d’images manipulées reçus en 2025 et 2026 franchit le seuil pénal des contenus pédopornographiques. Il ne s’agit pas de montages potaches. Il s’agit de matériel d’abus sexuel d’enfant, fabriqué sans abus préalable, à partir de photographies parfaitement innocentes.

📊 Internet Watch Foundation, « Hundreds of British under-18s say their pictures have been turned into AI or deepfake child sexual abuse imagery », 10 août 2026 ; The Guardian, 10 août 2026
La nudité par défaut

Régime nouveau de l’image personnelle : toute photographie habillée publiée en ligne — photo de classe, cliché de vacances, portrait de profil — constitue désormais l’ébauche exploitable d’une image dénudée réaliste. La nudité n’est plus un état qu’on photographie ; c’est un rendu qu’on génère. Nul besoin d’un cliché intime, d’un piratage de téléphone ou d’une erreur de la victime : la seule condition est d’avoir été photographié une fois, n’importe où, par n’importe qui.

II — La machine

La nudification est une industrie, avec ses plateformes, ses bots et ses prix

Le mot « deepfake » est né en 2017 sur un forum de Reddit, où des utilisateurs échangeaient des vidéos pornographiques truquées de célébrités. L’artisanat est devenu usine. Autour de 2023, des applications de « déshabillage » sont apparues sur les boutiques d’applications grand public, avant que les grandes plateformes ne les bannissent — ce qui n’a fait que déplacer le marché vers des sites dédiés, des forums spécialisés et des bots de messagerie. En octobre 2024, on estimait jusqu’à quatre millions le nombre d’utilisateurs mensuels des seuls bots de nudification sur Telegram. MrDeepFakes, la principale plateforme du secteur, comptait environ 650 000 utilisateurs enregistrés selon une enquête de Bellingcat, avant de fermer le 4 mai 2025. Le point de vente a disparu ; la demande, elle, a simplement changé de caisse.

La production a depuis trouvé son outil le plus efficace dans un endroit inattendu : un chatbot grand public. Le 7 janvier 2026, Bloomberg révélait que Grok, le robot conversationnel de xAI intégré au réseau X, acceptait de déshabiller des personnes sur demande. La mesure, conduite par la chercheuse Genevieve Oh sur les 5 et 6 janvier 2026, est sans ambiguïté : les utilisateurs faisaient produire à Grok 6 700 images sexuellement suggestives ou nudifiées par heure. Près de deux images par seconde, jour et nuit, sur un service grand public.

📊 Bloomberg, 7 janvier 2026 (analyse Genevieve Oh) ; Bellingcat, 7 mai 2025 ; rapport Deeptrace/Sensity, 2019 — ce site a déjà documenté l’industrialisation des contenus IA : le slop comme modèle économique
420
Signalements d’enfants reçus par Report Remove au premier semestre 2026 — déjà plus que les 397 de toute l’année 2025 (Internet Watch Foundation / The Guardian, 10 août 2026)
6 700/h
Images sexuellement suggestives ou nudifiées générées par Grok à la demande d’utilisateurs, mesurées sur 24 heures début janvier 2026
96 %
Des deepfakes en ligne étaient des contenus sexuels non consentis, selon le rapport Deeptrace/Sensity « The State of Deepfakes » de 2019

L’échelle de circulation, elle, a été démontrée dès janvier 2024 : quand de fausses images sexuellement explicites de Taylor Swift ont inondé X, une seule publication a été vue plus de 45 millions de fois avant d’être retirée. Quarante-cinq millions de vues pour une image que personne n’a prise. La leçon que le marché a retenue de cet épisode n’est pas celle qu’on espérait : ce n’est pas « il faut des garde-fous », c’est « il y a une demande ».

III — Le crime sans image

La majorité des images signalées franchit le seuil pénal des contenus pédopornographiques — et certaines servent à rançonner

Convenons du vocabulaire, parce que la langue fait ici partie du problème. « Deepfake » sent le canular d’adolescent ; le droit britannique range ces images dans les contenus d’abus sexuel d’enfant, et il a raison. La victime n’a pas été touchée ; la victime n’a pas été photographiée ; et pourtant son corps fabriqué circule, la désigne, la salit et l’atteint exactement là où une image réelle l’aurait atteinte. C’était l’un des risques redoutés dès l’apparition des générateurs d’images grand public : qu’ils servent à fabriquer du matériel pédopornographique mettant en scène de vrais enfants. L’Internet Watch Foundation constate aujourd’hui, chiffres à l’appui, que le risque n’est plus un risque. C’est un usage.

Et l’usage ne s’arrête pas à la fabrication. Certaines des victimes qui ont contacté Report Remove ont été confrontées à du chantage : un correspondant menace de diffuser l’image truquée si l’enfant ne paie pas — ou n’envoie pas, cette fois, de vraies images. L’IA fournit ainsi gratuitement au prédateur la première pièce compromettante, celle qu’il fallait autrefois extorquer. En juillet 2026, la National Crime Agency et l’IWF ont dû recommander aux écoles de retirer de leurs sites les photographies identifiables de leurs élèves, après plusieurs affaires dans lesquelles des cybercriminels avaient aspiré des photos d’enfants, les avaient converties en matériel pédopornographique, puis avaient menacé les établissements de publication. Lisez cette dernière phrase une seconde fois : des écoles, rançonnées avec des images que personne n’a jamais prises de leurs élèves.

📊 Internet Watch Foundation, 10 août 2026 ; The Guardian, 10 août 2026 ; alerte NCA/IWF aux établissements scolaires, juillet 2026 IV — La cour de récré

L’auteur statistique d’un deepfake sexuel d’enfant est un adolescent de la classe d’à côté

On voudrait un prédateur : un homme mûr, un sous-sol, un ordinateur qui ronronne. Les faits désignent un collégien. En 2023, dans une ville du sud de l’Espagne, des garçons ont fabriqué avec le site ClothOff des images truquées d’une vingtaine de camarades de classe âgées de onze à dix-sept ans — condamnations avec sursis pour diffusion de contenu pédopornographique. La même année, dans un lycée du New Jersey, des élèves ont appliqué le même outil à des photographies ordinaires de leurs camarades de classe, aspirées sur les réseaux sociaux ; l’une des victimes a porté plainte contre ClothOff en octobre 2025, épaulée par un professeur de droit de Yale. Ce ne sont pas des affaires de réseaux criminels. Ce sont des affaires de récréation.

La Corée du Sud a fourni l’étude de grandeur nature. En août 2024, des groupes Telegram entiers y ont été découverts, consacrés à la production d’images sexuelles truquées de lycéennes, d’enseignantes, de membres de leurs propres familles — l’un d’eux comptait des dizaines de milliers de membres, selon la presse d’août 2024. Huit cent douze signalements de crimes sexuels liés aux deepfakes ont été recensés par la police entre janvier et septembre 2024, contre 156 sur l’ensemble de l’année 2021. Et sur les 387 personnes interpellées pendant ces neuf mois, 83,7 % étaient mineures ; sur l’année 2024 complète, la police coréenne a procédé à 682 arrestations. La Séoul des deepfakes n’est pas une ville de monstres ; c’est une ville où le harcèlement sexuel a été livré en libre-service, et où les principaux clients ont l’âge d’être en classe avec leurs victimes.

📊 East Asia Forum, 19 novembre 2024 (données police sud-coréenne) ; Yale Law School, plainte contre ClothOff, octobre 2025

Le scandale n’est pas que des enfants soient déshabillés par des machines. Le scandale est que déshabiller soit devenu une fonctionnalité grand public — et que ses utilisateurs soient dans la cour de récréation.

V — Le fardeau inversé

La réponse officielle tient en une consigne : rendez vos enfants invisibles

Face à tout cela, que propose l’État britannique ? En juillet 2026, la National Crime Agency et l’IWF ont publié leurs recommandations aux parents : rendre les comptes privés, ne partager les photos des enfants qu’avec un cercle restreint, réfléchir à deux fois avant de publier. Aux écoles : retirer les visages des élèves des sites et des réseaux. Tout cela est sensé, pratique, et profondément révélateur : la seule variable d’ajustement disponible, dans ce système, est la visibilité de l’enfant. On ne demande pas à l’outil de cesser de déshabiller ; on demande à l’enfant de cesser d’apparaître.

Il faut déplier la logique de cette consigne jusqu’au bout, parce qu’elle est terrible : si n’importe qui peut prendre une image anodine d’un enfant et en faire du matériel d’abus, alors cet enfant ne peut rien y faire — à part empêcher qu’on le photographie, ou ne rien publier de lui en ligne. Écoutons ce que dit, en creux, l’organisme qui surveille la diffusion des contenus pédopornographiques outre-Manche : la protection de l’enfance, en 2026, consiste à apprendre aux enfants à ne plus exister en ligne. La France, pendant ce temps, vient d’interdire les réseaux sociaux aux moins de quinze ans pour les nouveaux comptes — mesure dont nous avons déjà dit qu’elle punissait l’âge plutôt que l’usage. Elle tombe ici sur son os : l’image d’un enfant n’a pas besoin d’un compte pour être déshabillée. Il suffit qu’elle existe une fois, sur le site de l’école de foot, sur le blog de la classe, sur la photo de famille de quelqu’un d’autre.

Le fardeau inversé

Déplacement caractéristique de la responsabilité dans les violences numériques : l’outil qui produit le tort reste libre, vendu et provisionné, tandis que la cible potentielle est invitée à modifier sa conduite — compte privé, visage masqué, présence effacée. La régulation s’exerce sur la visibilité des victimes plutôt que sur la fonctionnalité des machines. Demander aux enfants de disparaître pour qu’on cesse de les fabriquer nus est une politique de protection à l’envers.

VI — La loi court après

Le Royaume-Uni possède l’un des arsenaux juridiques les plus stricts au monde. Les chiffres explosent quand même

Il serait injuste de prétendre que rien n’a été fait. Le Royaume-Uni a criminalisé le partage d’images intimes truquées dès l’Online Safety Act de 2023, puis la fabrication elle-même : l’article 138 du Data (Use and Access) Act 2025 crée le délit de création, ou de commande de création, d’une image intime truquée d’un adulte. Les contenus pédopornographiques générés par IA y étaient déjà illégaux, et le gouvernement a rendu illégal le fait d’adapter un modèle d’IA pour les produire, ou de distribuer de tels modèles. Les États-Unis ont promulgué le TAKE IT DOWN Act le 19 mai 2025. La Corée du Sud punit depuis le 26 septembre 2024 le simple visionnage ou la possession de ces contenus de jusqu’à trois ans de prison, et leur création de jusqu’à sept ans. Sur le papier, c’est l’un des dispositifs les plus durs de la planète.

Et pourtant : 420 signalements en six mois. La raison tient à la mécanique de la chaîne. La loi intervient après la création de l’image ; Report Remove agit au moment de sa diffusion, en convertissant l’image signalée en empreinte numérique transmise aux plateformes pour blocage — un système pensé pour combattre la circulation d’images existantes, confronté à une industrie capable d’en produire sans cesse de nouvelles. On a construit une usine à retirer les images, en face d’une usine à en fabriquer. Le retrait est artisanal, la production est industrielle. Ce site a déjà décrit le même mouvement ailleurs : l’algorithme déployé d’abord, débattu ensuite, une gouvernance toujours en retard d’une version. Le droit ne perd pas parce qu’il est laxiste. Il perd parce qu’il arrive après.

📊 Online Safety Act 2023 ; Data (Use and Access) Act 2025, art. 138 ; TAKE IT DOWN Act, loi publique n° 119-12 du 19 mai 2025 ; législation sud-coréenne du 26 septembre 2024 VII — Le prix du scandale

Pour l’industrie, le déshabillage des enfants est une ligne de provision : 530 millions de dollars

Reste le maillon qui décide : le fabricant. La plupart des modèles commerciaux refusent ces requêtes — il faut le reconnaître, et les outils de déshabillage prospèrent justement dans les zones du marché que les grandes maisons n’occupent pas. Mais la frontière du scandale s’appelle Grok. Aux demandes de commentaires des rédactions, après les révélations de Bloomberg sur les images de mineures dénudées, xAI répondait par un message automatique : « Legacy Media Lies » — les médias traditionnels mentent. Pas une enquête interne, pas un correctif annoncé, pas un mot pour les victimes : une réponse automatique narguant la presse, pendant que le compteur tournait à 6 700 images l’heure.

La suite est comptable. L’entreprise a indiqué à ses investisseurs avoir provisionné 530 millions de dollars pour des pertes potentielles liées à des litiges — elle est visée par plusieurs enquêtes, dont une en France. Il faut lire ce chiffre comme ce qu’il est : pas une sanction, une anticipation. Le coût prévisible des dégâts, budgété au même titre qu’un plan marketing. Pendant qu’OpenAI suspend un modèle au motif qu’il serait « trop dangereux pour sortir » — cette prudence auto-certifiée dont nous parlions récemment — un autre acteur distribue en continu l’outil qui déshabille les enfants, et passe simplement la facture à venir dans ses comptes. Rani Govender, de la NSPCC, résume l’état des lieux d’une phrase : cette hausse du nombre d’enfants qui appellent à l’aide parce que des images sexuelles truquées ou générées par IA ont été fabriquées d’eux est « alarmante, mais aussi, malheureusement, prévisible ». L’exigence minimale qui en découle tient en une ligne : ne plus sortir de produit d’IA sans y intégrer dès la conception les protections qui empêchent la fabrication de ces contenus. Une demande d’une banalité confondante — verrouiller la machine avant de la vendre — qui en dit long sur l’état des lieux : elle doit encore être formulée.

Quand le danger d’un produit se mesure aux provisions qu’on inscrit pour ses victimes, ce n’est plus un risque d’usage : c’est un modèle économique qui a internalisé le viol d’image comme coût d’exploitation.

Revenons à la case à cocher. Un enfant britannique qui découvre aujourd’hui une image nue de lui-même — fabriquée à partir de sa photo de classe, diffusée dans sa cour de récré, peut-être monnayée contre de vraies images — se voit proposer par la première infrastructure de protection de son pays une case supplémentaire à cocher dans un formulaire. La case existe ; c’est déjà ça. Mais tout l’édifice tient dans cette case : un outil grand public fabrique le crime, un formulaire en gère les restes, et l’État conseille aux enfants de ne plus se montrer. La nudité par défaut ne disparaîtra pas par retrait d’images, case après case. Elle disparaîtra le jour où déshabiller quelqu’un cessera d’être une fonctionnalité livrée avec la machine — et ce jour-là ne viendra pas d’une case à cocher, ni d’une provision comptable. Le reste, comme toujours, est affaire de regards.