Et si le cloud n'était
ni un nuage, ni en l'air ?
L'analyse complète sur humbolo time
humbolo-time.comOn vous a vendu un nuage. C’est un bâtiment sans fenêtres qui a soif
Le mot est un chef-d’œuvre de marketing : le cloud. Léger, aérien, immatériel, quelque part au-dessus de nos têtes. Sauf que le nuage a une adresse postale, un compteur électrique et une facture d’eau. C’est un hangar en béton de plusieurs centaines de milliers de mètres carrés, posé à côté de chez quelqu’un, qui pompe une rivière pour refroidir des serveurs qui vous répondent quand vous demandez à une IA de vous écrire un poème.
Et un peu partout sur la planète, ce quelqu’un a commencé à dire non. Aux États-Unis, en Irlande, au Chili, en Uruguay, aux Pays-Bas, des collectifs de riverains bloquent, retardent, font annuler la construction des data centers de l’intelligence artificielle. Le récit du progrès abstrait qui flotte dans les airs se cogne à une réalité très basse, très lourde, très mouillée.
Le cloud n’est pas dans le ciel. Il est dans une zone industrielle, il consomme l’eau potable de la ville d’à côté, et il n’emploie personne.
La soif : 264 milliards de gallons, et personne pour trinquer
Commençons par l’eau, parce que c’est le chiffre qui fait le plus mal. En 2025, selon le cabinet Mordor Intelligence, les data centers dédiés à l’IA ont consommé près de 1 000 milliards de litres d’eau dans le monde, soit environ 264 milliards de gallons — la consommation annuelle de 1,8 million d’Américains. Le rythme actuel : 550 millions de gallons par jour, à peu près l’équivalent de toute l’industrie mondiale de l’eau en bouteille.
Un data center consomme, en moyenne, autant d’eau que trois hôpitaux. Sauf qu’un hôpital soigne des gens. Au Texas, selon le HARC (Houston Advanced Research Center), relayé par le San Antonio Express-News, les data centers de l’État consommaient déjà 49 milliards de gallons en 2025, soit 6,6 % de toute l’eau consommée au Texas, et pourraient atteindre 399 milliards en 2030.
On objectera que 2025 a été une année de sécheresse pour près de 63 % du territoire américain. Précisément. Le problème n’est pas que l’IA boive, c’est qu’elle boive le plus fort exactement là où il n’y a plus rien à boire — dans le désert de l’Arizona, dans le Chili aride, dans un Uruguay dont le principal réservoir s’est asséché au point qu’on tirait l’eau du robinet de l’estuaire salé.
L’électricité : le nuage vous a refilé l’addition
Le deuxième front, c’est le compteur. Et là, le décalage entre le discours et le réel devient franchement comique. On vous explique que l’IA va démocratiser l’intelligence, pendant qu’elle re-facture l’électricité à votre voisin qui, lui, n’a jamais demandé à générer une image de chat astronaute.
Aux États-Unis, dans le réseau PJM qui alimente treize États, selon les analyses du marché de capacité PJM (IEEFA), le prix de l’enchère de capacité 2025-2026 a bondi de 833 % en un an, tiré par la demande explosive des data centers. Conséquence directe : d’ici 2028, la facture énergétique du foyer moyen de la zone PJM devrait grimper de 70 dollars par mois — 840 dollars par an — pour le seul surcoût de capacité. En Virginie, capitale mondiale du data center, les prix de l’électricité ont augmenté jusqu’à 267 % en cinq ans.
Un data center hyperscale près d’Ann Arbor réclame 1,4 gigawatt. La consommation d’un million de foyers. Pour faire tourner un bâtiment qui emploie, une fois construit, entre vingt et cinquante personnes.
Vingt à cinquante personnes. Retenez ce chiffre, parce que c’est l’argument que l’on vous ressort à chaque conseil municipal : les emplois. La Virginie et la Géorgie ont renoncé à plus d’un milliard de dollars de recettes fiscales en exonérations pour attirer ces installations. En face : quelques dizaines de vigiles et de techniciens. Le calcul est vite fait, et il est rarement fait à voix haute.
L’Irlande, ou le pays qui alimente ses serveurs avant ses maisons
Si vous voulez un pays qui a laissé la logique aller jusqu’au bout, regardez l’Irlande. Selon le Central Statistics Office — l’institut statistique officiel, pas un pamphlet militant — les data centers y ont consommé 22 % de toute l’électricité mesurée du pays en 2024, contre 5 % en 2015. C’est davantage que l’ensemble des foyers urbains irlandais (18 %).
Contre 5 % en 2015.
Face à la perspective de coupures tournantes, le gestionnaire de réseau EirGrid a fait ce qu’aucune brochure d’investisseur n’avait prévu : dès 2022, il a décrété un moratoire sur les nouveaux data centers dans la région de Dublin jusqu’en 2028. Le pays qui voulait devenir la Silicon Valley de l’Europe a fini par mettre son propre boom en pause pour garder la lumière allumée chez lui.
Le Sud global n’a pas signé pour éponger la note
C’est en Amérique latine que le décalage devient le plus cru, parce que l’eau y manque déjà et qu’on la promet quand même aux serveurs du Nord.
En Uruguay, Google a reconnu que son projet de data center nécessiterait 7,6 millions de litres d’eau par jour pour refroidir ses serveurs — la consommation domestique quotidienne de 55 000 personnes. Le tout au beau milieu d’une crise de l’eau historique. Carmen Sosa, militante de la Commission de défense de l’eau et de la vie — la même coalition qui, en 2004, avait fait inscrire l’eau potable comme droit humain dans la Constitution uruguayenne — l’a résumé sans détour : la sécheresse n’a fait que révéler les problèmes de notre modèle économique. Sous la pression, les autorités ont approuvé une version refroidie à l’air plutôt qu’à l’eau.
Au Chili, dans la commune de Cerrillos, il aura fallu des années de mobilisation pour qu’un data center Google accepte de revoir un système de refroidissement qui réclamait 169 litres d’eau par seconde. Aux Pays-Bas, Meta a purement et simplement remisé ce qui devait être le plus grand data center du pays, après la résistance locale. Au total, au moins 25 projets, représentant 4,7 gigawatts de demande, ont été annulés aux États-Unis en 2025.
L’eau potable est un droit humain dans la Constitution uruguayenne depuis 2004. Le cloud a découvert, à ses dépens, qu’on ne renégocie pas facilement un droit constitutionnel contre une promesse de croissance.
Tucson : sept voix contre zéro
Le cas le plus net s’appelle Project Blue. En août 2025, à Tucson (Arizona), un projet de data center de 290 acres (environ 117 hectares) lié à Amazon promettait, comme toujours, des emplois et des recettes fiscales. Il aurait aussi été le premier client, en volume, à la fois de la compagnie d’électricité et de la régie des eaux de la ville. Verdict des analyses officielles : il aurait consommé plus d’eau que quatre terrains de golf, dans une ville du désert déjà en tension hydrique.
Le conseil municipal a voté contre. Sept voix contre zéro. À l’unanimité, après une mobilisation citoyenne massive. Le promoteur s’est dit « déçu » et a évoqué une « occasion manquée » de dizaines de millions de dollars de recettes fiscales. Traduction : la ville a refusé de vendre son eau contre un chèque. Ce qui, il y a cinq ans, aurait été impensable.
La révolte n’est ni de gauche ni de droite. Elle est en bas
C’est le détail que les tenants du récit techno-optimiste préfèrent ignorer : cette opposition n’a pas de couleur politique. Selon Data Center Watch, entre mai 2024 et mars 2025, 64 milliards de dollars de projets ont été bloqués ou retardés — 18 milliards annulés, 46 milliards suspendus — sous la pression d’au moins 142 collectifs répartis dans 24 États américains.
Parmi les élus qui ont pris position contre ces projets, 55 % étaient républicains, 45 % démocrates. Le républicain s’inquiète des exonérations fiscales et de la pression sur le réseau ; le démocrate, de l’environnement et de la ressource. Ils arrivent à la même conclusion par des chemins opposés. Et sur le seul premier trimestre 2026, la dynamique s’est accélérée : plus de 75 projets, pour 130 milliards de dollars, bloqués ou retardés.
Le vrai sujet : qui paie le progrès des autres ?
Un point, pour couper court à la caricature, qui guette dans les deux sens. Personne ici ne réclame de débrancher les serveurs et de retourner au minitel. L’IA rend des services réels, et l’infrastructure qui la fait tourner doit bien exister quelque part, physiquement. Le refus béat de la technologie est aussi paresseux que son adoration.
Mais la question que posent ces collectifs n’est pas « faut-il de l’IA ? ». Elle est : qui paie, et qui décide ? Le progrès est vendu comme universel et abstrait ; sa facture, elle, est locale, chiffrée et adressée. L’eau prélevée est celle d’une nappe précise. La hausse de la facture d’électricité tombe sur un foyer précis. Le bruit des groupes de refroidissement se déverse dans un jardin précis. Et les bénéfices, eux, remontent vers des sièges sociaux situés très loin de tout ça.
Ce que révèle cette révolte mondiale, ce n’est pas que la technologie serait mauvaise. C’est que l’immatérialité a toujours été un tour de passe-passe comptable. Le cloud n’a jamais flotté : il a simplement été construit là où les gens ne regardaient pas, jusqu’au jour où ils ont regardé.
On a longtemps cru que l’IA était une idée. Les riverains de Tucson, de Dublin et de Canelones ont découvert que c’était surtout un chantier — avec un compteur d’eau, un transformateur électrique et un bruit de ventilateurs qui ne s’arrête jamais.
Le nuage redescend sur terre. Il s’avère qu’il pèse plusieurs milliards de gallons, qu’il a une facture d’électricité, et qu’il a des voisins. Le reste, comme toujours, est affaire d’arbitrage — entre le progrès que l’on célèbre et l’eau que l’on boit.
Sources :
[4] AlgorithmWatch — Chili (169 L/s, Cerrillos), un data center = 3 hôpitaux, mobilisations globales.
[6] AZ Luminaria — Tucson rejette Project Blue (vote 7-0, 290 acres, plus d’eau que 4 terrains de golf, lien Amazon). Voir aussi : Tucson.com.
[7] Marché de capacité PJM (IEEFA) — enchère de capacité +833 %, +70 $/mois par foyer d’ici 2028. EESI — hausse des prix de l’électricité en Virginie (+267 % en cinq ans).
[8] Harvard Gazette — 1,4 GW = 1 M de foyers, 20-50 emplois, 1 Mrd $ d’exonérations Virginie/Géorgie.
[9] Tom’s Hardware — 75+ projets, 130 Mrd $ bloqués au 1ᵉʳ trimestre 2026.