Et si la stigmatisation du cheveu crépu
était un produit historique ?
L'analyse complète sur humbolo time
humbolo-time.comLa dimension historique : ne pas l’esquiver
Il n’est pas possible d’analyser honnêtement ce débat sans poser son contexte historique. Avant la colonisation et l’esclavage transatlantique, les cheveux crépus avaient une valeur culturelle et rituelle documentée dans de nombreuses sociétés africaines. Ils indiquaient le statut social, l’appartenance familiale, le rite de passage.
Pendant l’esclavage, les codes vestimentaires imposés incluaient souvent l’obligation de couvrir les cheveux. Après l’émancipation, les standards de beauté dominants définis par les sociétés blanches ont systématiquement présenté les textures afro comme inesthétiques, non professionnelles, ou malpropres. Cette stigmatisation n’est pas un vestige anecdotique.
En 2019, une étude (Dove CROWN Research Study) révélait que 80 % des femmes noires américaines se sentaient obligées de modifier leur coiffure naturelle pour paraître professionnelles au travail. 36 % déclaraient avoir été refusées à un poste à cause de leur coiffure.
Le marché : qui capture la valeur
Le marché mondial des extensions et perruques pesait environ 7,4 milliards de dollars en 2023, avec un taux de croissance annuel d’environ 8 %. Les consommatrices principales sont africaines et afro-descendantes. Et pourtant : environ 70 % du marché est contrôlé par des fournisseurs asiatiques, principalement coréens.
Ce paradoxe économique une communauté consomme massivement un produit dont elle ne capte pas la valeur est un point central du débat politique sur les perruques et extensions. Il est distinct de la question de la liberté individuelle de les porter.
Les deux positions et leurs limites
Position 1 : les perruques sont une forme de capitulation. Cette position argumente que les femmes noires portent des perruques et extensions pour se conformer aux standards de beauté blancs, perpétuant ainsi la dévalorisation des textures africaines. Elle est soutenue par des figures du féminisme noir comme bell hooks.
Sa limite : elle fait peser sur les femmes individuelles la responsabilité d’un système structurel qu’elles n’ont pas créé. Un homme blanc peut se teindre les cheveux sans qu’on l’accuse de capitulation identitaire.
Position 2 : les perruques sont une liberté. Cette position affirme que la décision de style est personnelle et que juger les femmes qui portent des perruques est une forme de policing du corps féminin noir. Elle est soutenue par des féministes intersectionnelles contemporaines.
Sa limite : elle peut éviter la question structurelle pourquoi les femmes noires ont-elles davantage besoin de “modifier” leur apparence naturelle pour accéder à certains espaces ? En évacuant le contexte, on efface un problème réel.
Le Natural Hair Movement : quels effets concrets ?
Depuis les années 2000, le Natural Hair Movement a produit des effets mesurables. En 2019, la Californie a adopté la CROWN Act (Creating a Respectful and Open World for Natural Hair), interdisant la discrimination au travail et à l’École basée sur la texture des cheveux ou les coiffures afro protectrices. En 2022, une loi fédérale similaire a été adoptée aux États-Unis.
En France, il n’existe pas de législation analogue. Les discriminations liées aux cheveux naturels afro au travail ou dans les établissements scolaires restent documentées mais juridiquement difficiles à prouver.