Vingt-cinq milliards de dollars versés aux créateurs depuis 2016. Plus de quatre millions de comptes créateurs. Une division plus tard, il reste 1 300 dollars par an et par tête — cent dix dollars par mois, avant impôt, avant matériel, avant les heures de promotion. OnlyFans n’est pas un eldorado. C’est une division que presque personne ne consent à poser.

La légende, elle, se raconte depuis le sommet de la courbe : la villa achetée comptant, la capture d’écran à six chiffres, la cousine d’une amie qui « s’est fait un SMIC en une soirée ». Elle est vraie, au sommet. Mais il existe un document que les storys ne montrent jamais : les comptes annuels de Fenix International Limited, la société londonienne qui encaisse les 20 %, déposés chaque année à Companies House, le registre public britannique des entreprises. C’est eux que ce papier lit. Pas les storys.

I — La caisse

Un terminal de paiement adossé à du stockage vidéo

Commençons par la mécanique, parce que le mythe déteste la mécanique. OnlyFans est fondée fin 2016 à Londres par Tim Stokely, avec dix mille livres sterling prêtées par son père. Deux ans plus tard, l’essentiel du capital — 75 % — passe à Leonid Radvinsky, opérateur de sites de webcams déjà rodé au secteur. Le modèle tient en trois lignes : l’abonné paie un abonnement mensuel, des pourboires ou des contenus à l’unité ; le créateur conserve 80 % ; la plateforme garde 20 %, soit environ 12 % nets une fois payés les frais bancaires.

📊 Fenix International, comptes annuels — Companies House ; conditions tarifaires OnlyFans
La caisse sans vitrine

OnlyFans ne recommande rien, ne classe rien, ne met en avant personne : aucun algorithme de découverte n’amène d’abonnés à un compte inconnu. La plateforme ne distribue pas l’attention, elle l’encaisse. Tout le marketing incombe au créateur, sur Twitter, Instagram ou TikTok — des réseaux qui censurent précisément le contenu qu’ils sont censés lui renvoyer. Le seul actif qui compte à l’entrée est une audience préalable. La plateforme monétise une notoriété ; elle n’en fabrique pas.

Ce détail technique est la première clé du mythe. YouTube paie mal mais recommande ; OnlyFans paie « mieux » et ne recommande pas. Autrement dit, quand une inconnue ouvre un compte, elle n’entre pas dans un marché : elle ouvre une caisse enregistreuse dans une pièce vide. Le public, il faudra l’apporter soi-même, à la main, depuis des plateformes hostiles. La promesse « ouvre un compte, encaisse » omet juste la première étape — la seule qui coûte.

II — La machine

Le péage le plus rentable de la tech

Regardons maintenant le guichet, puisque c’est là que finit l’argent. Sur l’exercice clos fin novembre 2023, les fans ont dépensé 6,6 milliards de dollars sur la plateforme. Fenix International en a conservé 1,3 milliard de dollars de revenu net, dégagé 658 millions de dollars de bénéfice avant impôt et versé 472 millions de dollars de dividendes à son actionnaire — tout en réglant 150 millions de dollars d’impôt sur les sociétés au Royaume-Uni. L’exercice suivant a encore grossi : près de 7,9 milliards de dollars de dépenses de fans, et 701 millions de dollars de dividendes.

6,6 Md$
Dépensés par les fans — exercice 2023
1,3 Md$
Revenu net conservé par la plateforme
658 M$
Bénéfice avant impôt — exercice 2023
37,6 M$
De revenu par salarié en 2024 — record de la tech
📊 Comptes Fenix International déposés à Companies House (2024, 2025) ; Visual Capitalist (2025)

Le dernier chiffre mérite une seconde. Fenix International emploie environ un millier de salariés, dont les quatre cinquièmes affectés à la modération. Ramené à cette équipe, le revenu par salarié atteint 37,6 millions de dollars en 2024 selon Visual Capitalist — le ratio le plus élevé de la tech, loin devant YouTube (7,6 millions) et Meta (2,2 millions). OnlyFans ne produit rien, ne recommande rien, ne finance aucun contenu : elle prélève. C’est le modèle économique d’un péage, avec la marge d’un logiciel et la croissance d’une pandémie.

Qui encaisse quoi, sur 100 dollars dépensés par un fan

Le créateur
80 $
Fenix International (net, après frais)
≈ 12 $
Frais bancaires et de traitement
≈ 8 $

Source : conditions tarifaires OnlyFans ; informations financières Fenix International.

La ruée vers l’or enrichissait les vendeurs de pelles. OnlyFans a trouvé mieux : elle vend le droit de creuser, au pourcentage.

III — La moyenne

1 300 dollars par an : le chiffre qui dégonfle le mythe

Descendons maintenant de l’autre côté du péage. En octobre 2025, OnlyFans annonçait avoir reversé 25 milliards de dollars à ses créateurs depuis 2016. Le chiffre est présenté comme une preuve de générosité ; il est surtout une occasion de division. Car les données de l’entreprise elle-même fixent le gain moyen d’un créateur à près de 1 300 dollars par an — environ 110 dollars par mois, une centaine d’euros, avant impôt.

1 300 $/an
Gain moyen annuel d’un créateur OnlyFans selon les données de l’entreprise. Un an de contenu OnlyFans rapporte, en moyenne, ce qu’un salarié au SMIC français touche en un mois.

Et encore, cette moyenne est optimiste — au sens mathématique du terme. Quand une poignée de comptes encaisse des millions, la moyenne est tirée vers le haut et le compte typique se situe en dessous. Les analyses indépendantes menées sur des données de la plateforme convergent toutes : l’essentiel des revenus va à une fraction minime des créateurs, et la moitié d’entre eux plafonne très en dessous de la centaine de dollars mensuelle. La moyenne est le chiffre que la plateforme communique ; la médiane est le chiffre qu’elle tait.

Objection classique : il existe des créatrices — et quelques créateurs — qui gagnent très bien leur vie. C’est exact, et sans aucune portée. Un eldorado ne se mesure pas à ses gagnants visibles, mais à sa médiane. Et la médiane d’OnlyFans, très en dessous de 110 dollars mensuels, obéit à une logique de distribution familière : celle du micro-entrepreneuriat français, où une minorité capture l’essentiel des revenus pendant que la majorité se partage les miettes. Avec une différence que le tableau Excel ne montre pas : l’un des deux métiers laisse des traces.

IV — La ruée

Comment on recrute quatre millions de comptes sans promettre rien

Le mythe a une date d’accélération précise : avril 2020, quand Beyoncé cite OnlyFans dans un remix. Dans les semaines qui suivent, la plateforme enregistre 200 000 nouveaux utilisateurs et 7 000 à 8 000 nouveaux créateurs par jour, en pleine pandémie. Le revenu de l’entreprise bondit de 350 millions de dollars en 2020 à plus de 900 millions en 2021. La ruée n’a jamais ralenti depuis : plus de quatre millions de comptes créateurs en 2026, 377 millions d’utilisateurs enregistrés.

📊 BuzzFeed News (mai 2020) ; comptes Fenix International 2020-2021 ; données entreprise (2026)

La mécanique de recrutement est celle de tous les eldorados : montrer la pépite, jamais la concession. Chaque capture d’écran de gains fonctionne comme un panneau recruteur ; chaque nouvelle arrivée accroît la concurrence ; chaque concurrence supplémentaire tasse la médiane. La plateforme, elle, prélève 20 % dans tous les cas de figure — sur le succès comme sur l’échec, puisque l’échec paie aussi l’abonnement de ses premiers curieux. C’est le seul pari gagnant à tous les coups, et personne ne le tient au hasard.

Autour du filon s’est agrégée une industrie de service que la légende oublie de mentionner : agences de management qui prennent leur cut sur les 80 % restants, et surtout les chatters — salariés payés pour mener les conversations privées à la place de la créatrice, souvent depuis l’autre bout du monde. L’abonné croit parler à une femme ; il parle à un employé aux pièces qui gère quarante conversations en parallèle. Même l’intimité est passée à l’échelle industrielle.

OnlyFans n’a pas supprimé l’intermédiaire. Elle l’a rebaptisé plateforme, et porté sa marge à vingt pour cent.

V — L’angle mort

En France, un phénomène sans compteur public

Que sait la France de ses créateurs OnlyFans ? Rien, ou presque. Aucun organisme public ne les recense. Les estimations de presse oscillent entre 70 000 et 200 000 comptes — une fourchette assez large pour être inutile, et dont la seule information solide est l’absence de mesure. La créatrice française déclare ses revenus, lorsqu’elle les déclare, en micro-entrepreneure : elle rejoint la médiane à 330 euros mensuels de l’INSEE, statistiquement indiscernable du graphiste, du coach ou du livreur. L’État la voit comme une entreprise ; la plateforme la voit comme un fournisseur ; personne ne la compte comme une travailleuse.

Le débat moral, lui, est bien rodé. On a opposé la respectabilité supposée du contenu en ligne à l’indignité supposée de la prostitution, alors que la structure transactionnelle est la même — accès érotisé contre paiement — et que seuls changent la médiation technique, la classe sociale des pratiquantes et le vocabulaire. La face sombre est documentée depuis longtemps : dès 2020, une enquête de la BBC repérait des vendeurs mineurs parmi les comptes promus sur Twitter, et les techniques de rabattage y fonctionnent comme partout où l’intimité se vend. Le succès français de Mym, plateforme concurrente, prouve au moins une chose : le modèle se délocalise sans changer d’équation.

L’angle mort n’est pas seulement statistique, il est mental. On classe OnlyFans dans les faits de mœurs alors qu’il s’agit d’un fait économique : l’une des concentrations de revenus les plus violentes du marché du travail contemporain, exercée sur une population que nul ne recense, sous le drapeau commode de la « creator economy ».

VI — Le guichet

L’homme qui gagnait à tous les coups

Il reste à nommer le seul gagnant systématique de la partie. Leonid Radvinsky n’a jamais exposé ni son image, ni son corps, ni sa réputation. Entre 2021 et 2022, il s’est versé 500 millions de dollars de dividendes ; 472 millions de dollars sur l’exercice 2023 ; 701 millions de dollars sur l’exercice 2024. En 2025, il cherche à vendre sur une valorisation de huit milliards de dollars — sans trouver preneur. En mars 2026, il meurt d’un cancer, à 43 ans, après avoir placé ses parts dans un trust familial. Deux mois plus tard, le fonds Architect Capital acquiert 16 % du capital pour 535 millions de dollars, valorisant la machine à 3,15 milliards.

📊 Reuters (2025) ; Wall Street Journal (janv. 2026) ; comptes Fenix International — Companies House

Comptez les rôles. Les créateurs ont porté le coût social, l’exposition et l’irrémédiable archive numérique. Les fans ont payé. Les banques ont failli lâcher l’affaire en 2021. Le propriétaire, lui, a tenu un numéro de compte pendant une décennie et retiré plus d’un milliard de dollars du circuit. Cherchez l’eldorado : il était au guichet. Il est toujours au guichet.

Dans la ruée vers OnlyFans, le seul qui n’a jamais rien risqué est le seul qui a tout gagné. C’est ainsi qu’on reconnaît le propriétaire du casino.

VII — Le double-fond

Un terminal de paiement posé sur la plus vieille asymétrie du monde

Voici le double-fond du sujet, et il vaut la peine d’être énoncé sans détour : OnlyFans n’a rien inventé — ni la demande, ni l’offre, ni le déséquilibre entre les deux. La plateforme a posé un terminal de paiement sur une asymétrie documentée de longue date : la demande masculine d’accès intime excède structurellement l’offre disponible, et l’attractivité féminine s’y monétise, qu’on l’appelle hypergamie, sugar dating ou abonnement mensuel. Ce que le numérique ajoute, c’est la scalabilité : une créatrice vend la même image à mille abonnés sans coût marginal. Ce que la plateforme prélève, c’est 20 % au passage.

Et ce que l’abonné achète, au fond, n’est pas ce qu’il croit. La nudité est gratis partout sur internet depuis vingt-cinq ans ; elle ne peut pas être la marchandise. Ce qui se vend ici, c’est la simulation d’accès — le prénom dans le message privé, la réponse au commentaire, la relation para-sociale tarifée au mois. OnlyFans n’est pas un site pornographique qui aurait réussi : c’est une machine à convertir la solitude masculine en abonnements récurrents, avec un service après-vente assuré par des salariés aux pièces.

Le mythe de l’eldorado n’est pas un accident de communication : c’en est le cœur de réacteur. Il fait venir la main-d’œuvre. Un eldorado qui publierait sa médiane — cent dollars par mois — ne recruterait plus personne.

VIII — Trois comptes

La star, la professionnelle, la médiane

La distribution n’est pas un bloc uniforme, et tout mélanger serait une dernière malhonnêteté. Trois destinées coexistent sous la même icône.

La star. Elle arrive avec son audience — Bella Thorne encaissait un million de dollars en vingt-quatre heures en 2020, selon la plateforme elle-même. Pour elle, OnlyFans fonctionne exactement comme prévu : une caisse enregistreuse branchée sur une notoriété fabriquée ailleurs. Elle prouve le système sans le décrire.

La professionnelle managée. Agence, chatters, planning éditorial, optimisation des contenus à l’unité : elle gère un commerce exigeant, chronophage, souvent rentable — un P&L déguisé en conte de fées. Elle travaille plus que la légende ne le dit, et gagne moins qu’elle ne le laisse croire.

La médiane. Une centaine de dollars par mois, une exposition durable, une réversibilité nulle. Elle aura vendu son image au prix fort et son temps au prix coûtant — et la courbe, elle, ne remboursera rien.


Alors, la division que le mythe refuse : vingt-cinq milliards de dollars versés, plus de quatre millions de comptes, 1 300 dollars par an en moyenne — moins, à médiane. Le casino affiche ses gagnants au-dessus de l’entrée, prélève vingt pour cent sur chaque partie, et la file d’attente s’allonge. La seule nouveauté d’OnlyFans n’est ni le sexe ni l’argent : c’est d’avoir installé une caisse enregistreuse entre les deux, et d’avoir convaincu la file d’attente qu’elle était déjà riche.

Le reste, comme toujours, est affaire de divisions.