L’enquête de référence : CSF 2023
Pour parler du bodycount moyen en France, il faut commencer par sa source principale : l’enquête CSF 2023 (Contextes de la Sexualité en France), conduite par l’Inserm, l’ANRS-Maladies Infectieuses Émergentes et Santé Publique France entre novembre 2022 et décembre 2023.
C’est la plus grande enquête jamais réalisée sur la sexualité des Français. Elle a inclus 31 518 participants âgés de 15 à 69 ans, représentatifs de la population française. Ses données remplacent la précédente référence, l’enquête CSF 2006, qui elle-même succédait à l’ACSF 1992. Ce suivi longitudinal de 30 ans permet de mesurer l’évolution des comportements sexuels en France.
Évolution sur 30 ans : ce qui a vraiment changé
La comparaison entre les trois grandes enquêtes (ACSF 1992, CSF 2006, CSF 2023) révèle une transformation profonde des comportements sexuels français :
La dynamique majeure est la hausse spectaculaire du bodycount féminin déclaré. En 30 ans, il a plus que doublé. Deux facteurs principaux l’expliquent : la libéralisation des normes sexuelles (la sexualité féminine active est moins stigmatisée qu’en 1992) et l’essor des applications de rencontre qui multiplient le nombre de rencontres possibles.
La réduction de l’écart hommes/femmes ne signifie pas que les hommes ont « rattrapé » la réalité. Elle signifie que les femmes déclarent plus honnêtement — preuve que le stigmate social autour de la sexualité féminine recule, même s’il n’a pas disparu.
Le problème des biais de déclaration
Mathématiquement, dans une population exclusivement hétérosexuelle, la moyenne de partenaires des hommes et des femmes devrait être identique. Ce n’est pas le cas. La raison ? Les biais de déclaration.
Une expérience classique de psychologie sociale (Alexander & Fisher, 2003, Journal of Sex Research) a montré que lorsque des participants pensent être connectés à un détecteur de mensonge, l’écart entre déclarations masculines et féminines disparaît significativement. Les hommes sur-déclarent car la société valorise leur expérience. Les femmes sous-déclarent car elles anticipent un jugement.
Ce biais est présent dans toutes les enquêtes de sexualité depuis 1992. Il ne s’est pas résorbé en 2023 — mais il s’est réduit, ce qui explique partiellement la hausse du bodycount féminin déclaré.
Bodycount et apps de rencontre : quel impact ?
L’enquête CSF 2023 a documenté pour la première fois l’impact des applications de rencontre sur les comportements sexuels. En 2023, 39,4% des femmes de moins de 30 ans et 43,5% des hommes du même âge avaient rencontré au moins un partenaire via une app ou un site. Parmi les utilisateurs actifs d’apps, le nombre moyen de partenaires sur 12 mois est significativement supérieur à la moyenne nationale.
Le bodycount moyen en France en 2023 est de 16,4 pour les hommes et 7,9 pour les femmes selon la source la plus fiable disponible. Ces chiffres sont baisés par la déclaration sociale et ne représentent pas la réalité biologique — qui devrait placer les deux moyennes au même niveau. Ce qu’ils mesurent vraiment : l’état des normes sociales autour de la sexualité en France en 2023.
Le vrai mystère n’est pas l’écart. C’est pourquoi on en parle autant.
La polarisation du marché sexuel masculin (La règle des 80/20)
L’une des dynamiques les plus frappantes révélées par l’analyse fine des données de sexualité est l’inégalité de la répartition des partenaires, particulièrement chez les hommes. Si la moyenne masculine s’établit à 16,4 partenaires, la médiane (le nombre qui divise la population en deux moitiés égales) est beaucoup plus basse. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’une petite minorité d’hommes concentre un très grand nombre de partenaires, tirant la moyenne arithmétique vers le haut.
C’est ce que les sociologues observent sur les applications de rencontre, souvent vulgarisé sous le nom de “règle des 80/20” (ou loi de Pareto appliquée au dating) : une large majorité des “likes” féminins se concentre sur une petite proportion d’hommes perçus comme hautement attractifs. Ces hommes à fort capital érotique ou social accumulent un bodycount très élevé, tandis qu’une proportion croissante d’hommes, souvent plus jeunes, fait face à une raréfaction de leurs expériences sexuelles. La sexualité contemporaine devient ainsi, à l’image de l’économie, un espace de très forte inégalité.
Le double standard sexuel : Slut-shaming et Stud-praising
Pourquoi l’écart de déclaration entre hommes et femmes persiste-t-il malgré 30 ans d’émancipation ? La réponse réside dans le double standard sexuel (double standard of sexuality).
Historiquement, l’expérience sexuelle masculine est associée à la compétence, à la virilité et à la conquête (stud-praising, valorisation de l’étalon). À l’inverse, un bodycount élevé chez la femme a été socialement construit comme un marqueur de dégradation morale, de manque de fiabilité ou d’impureté (slut-shaming).
Même en 2024, bien que la virginité féminine ne soit plus exigée au mariage en Occident, une pression asymétrique demeure. Les femmes naviguent sur une ligne de crête : elles doivent être sexuellement libérées et compétentes, mais sans accumuler un “passé” trop lourd qui pourrait effrayer les partenaires potentiels sérieux. C’est ce que la sociologue Eva Illouz décrit comme le capitalisme émotionnel : l’obligation de gérer sa propre valeur sur un marché dérégulé. Par conséquent, les femmes arrondissent souvent leur nombre de partenaires vers le bas lorsqu’on les interroge, intériorisant cette surveillance sociale.
Bodycount et catégories socio-professionnelles (CSP)
Les enquêtes montrent également des variations fascinantes selon le niveau d’éducation et la catégorie socio-professionnelle. Contrairement aux idées reçues qui associent la libération sexuelle uniquement aux classes supérieures urbaines, les données révèlent une réalité plus complexe.
Le bodycount moyen tend à être légèrement supérieur chez les individus diplômés du supérieur, non pas par une “libertinage de classe”, mais en raison de plusieurs facteurs structurels :
- L’allongement de la jeunesse : Des études plus longues retardent l’âge du premier mariage ou de la première cohabitation durable, prolongeant ainsi la période de “marché ouvert” où l’accumulation de partenaires est la plus forte (18-30 ans).
- La mobilité géographique : Les étudiants et jeunes cadres déménagent plus fréquemment (Erasmus, mutations), multipliant les contextes de socialisation et les opportunités de renouvellement du réseau affectif.
- L’autonomie financière : L’indépendance économique permet de mettre fin plus facilement à des relations insatisfaisantes, augmentant le turnover relationnel.
Le paradoxe de la Génération Z : L’hypersexualisation visuelle face à la récession sexuelle
On pourrait imaginer que la Génération Z (née entre 1997 et 2012), baignée dans une culture visuelle hypersexualisée (Tiktok, OnlyFans, télé-réalité), afficherait les statistiques de multipartenariat les plus explosives. C’est exactement l’inverse qui se produit.
Les sociologues américains et européens parlent d’une véritable récession sexuelle chez les 18-25 ans. Cette génération fait l’amour moins souvent et a moins de partenaires que les Millennials ou la Génération X au même âge. Plusieurs hypothèses expliquent cette baisse du bodycount générationnel :
L’omniprésence des écrans, l’anxiété éco-climatique, la redéfinition exigeante du consentement post-MeToo, et une focalisation accrue sur la santé mentale créent un climat de prudence. Pour beaucoup de jeunes, le dating est devenu un exercice épuisant, risqué et chronophage. Ils préfèrent souvent investir leur temps dans des relations para-sociales en ligne ou dans l’accomplissement professionnel plutôt que dans la collecte de partenaires éphémères.
Les enjeux de santé publique derrière le chiffre
Au-delà du gossip et de l’obsession pour la valeur sur le marché matrimonial, la mesure du nombre de partenaires sexuels reste une donnée cruciale de santé publique. L’Inserm ne pose pas cette question par curiosité sociologique, mais pour modéliser la circulation des IST (Infections Sexuellement Transmissibles).
La hausse du bodycount féminin depuis 30 ans s’accompagne de nouveaux défis épidémiologiques. La prévention (préservatifs, dépistages réguliers, vaccination contre le papillomavirus) doit s’adapter à une société où la sérialité sexuelle (avoir plusieurs partenaires successifs avant de se stabiliser) est devenue la norme écrasante. Dédramatiser le bodycount, c’est aussi permettre une discussion plus honnête et sans jugement sur le dépistage entre partenaires réguliers et occasionnels.