Personne, en 2026, ne peut sérieusement prétendre que les femmes occidentales sont moins libres qu’en 1960. Les données objectives racontent une histoire d’émancipation : droits politiques, accès au travail, é l’enseignement supérieur, é la contraception, é la propriété, au divorce. Et pourtant, sur la même période, certains indicateurs subjectifs ? bonheur dàclaré, consommation de psychotropes, prévalence des troubles anxieux, fécondité ? divergent du récit linéaire de progrès.

C’est ce hiatus que cet article documente, é partir de sources institutionnelles uniquement. Sans préjuger de sa cause. Sans en tirer de conclusion idéologique. Les chiffres d’abord, l’interprétation ensuite.

I. Ce que le féminisme a objectivement produit

Les acquis sont massifs et mesurables. Aucune analyse honnête ne peut s’en passer.

Sur le plan juridique : droit de vote (1944), accès é la contraception (loi Neuwirth, 1967), droit d’ouvrir un compte bancaire sans autorisation maritale (1965), làgalisation de l’IVG (loi Veil, 1975), égalité dans le mariage et les successions, parité progressive dans les institutions politiques.

Sur le plan économique : selon l’INSEE, le taux d’activité des femmes de 25 é 49 ans est passé d’environ 45 % au dàbut des années 1970 é plus de 84 % aujourd’hui. Les femmes représentent dàsormaïs la majorité des diplômés de l’enseignement supérieur en France. Depuis 1995, l’écart de revenu salarial entre femmes et hommes s’est réduit d’un tiers.

Sur le plan sanitaire : l’espérance de vie é la naissance des femmes atteint 85,9 ans en 2025 contre 80,3 ans pour les hommes (INSEE, Bilan dàmographique 2025). L’écart est l’un des plus marqués d’Europe.

+39 pts
Hausse du taux d’activité des femmes de 25-49 ans depuis les années 1970 (INSEE)
5,9 ans
écart d’espérance de vie en faveur des femmes en 2025 (INSEE)

Ces chiffres constituent l’arrière-plan obligatoire de toute discussion sérieuse sur l’effet du féminisme. Leur ignorance disqualifie d’emblée le commentaire. Ce qui suit ne les contredit pas : il les complète.

II. Le paradoxe du bonheur féminin : ce que dit l’étude originale

Entre 1972 et 2006, le bonheur subjectif dàclaré des femmes a dàcliné relativement é celui des hommes dans les enquêtes longitudinales de satisfaction de vie, dans la quasi-totalité des pays occidentaux oé des séries longues étaient disponibles. C’est le constat de Betsey Stevenson et Justin Wolfers, économistes é l’Université de Pennsylvanie, publié en 2009 dans l’American Economic Journal: Economic Policy sous le titre é The Paradox of Declining Female Happiness é.

Le résultat est troublant pour deux raisons précises.

Premièrement, les femmes des années 1970 partaient d’un niveau de bonheur dàclaré supérieur é celui des hommes. Trente ans plus tard, dans la plupart des pays mesurés, l’écart s’était inversé. Deuxiémement, ce dàclin est observé alors même que les indicateurs objectifs (revenus, réduction, santé, autonomie juridique) progressaient en faveur des femmes.

Les auteurs eux-mêmes restent prudents sur l’interprétation. Ils listent six hypothéses concurrentes sans en privilégier aucune : élargissement des bases de comparaison sociale, double charge professionnelle/domestique, reçul du mariage, isolement, biais dàclaratif, mutation des attentes. L’étude a été répliquée é plusieurs reprises depuis, avec des résultats globalement convergents en Europe occidentale et aux états-Unis.

?? Précision méthodologique

Le paradoxe Stevenson-Wolfers concerne le bonheur subjectif dàclaré, mesuré sur des échelles ordinales. Il ne s’agit pas d’une mesure clinique de dàpression. C’est un indicateur sociologique, pas un diagnostic. Les auteurs eux-mêmes soulignent les limites des comparaisons longitudinales sur ce type de mesure.

III. Santé mentale en France : la photographie chiffrée

Les données françaises de consommation de médicaments psychotropes confirment une asymétrie structurelle entre les sexes, observée de manière stable depuis plusieurs dàcennies.

Selon le Baromêtre Santé Publique France, 42,4 % des femmes dàclarent avoir pris des psychotropes au moins une fois dans leur vie, contre 27,1 % des hommes. é douze mois, les chiffres sont respectivement de 21,4 % et 13,3 %. L’écart se retrouve dans toutes les classes thérapeutiques :

67 %
Part des femmes parmi les utilisateurs chroniques d’antidépresseurs en France en 2024 (CNAM)
+62 %
Hausse des prescriptions d’antidépresseurs chez les mineurs entre 2014 et 2021 (HCF)

é noter : la France se situe dàsormaïs dans la moyenne basse de l’OCDE (5,5 doses quotidiennes pour 100 habitants en 2021, contre 6,6 en moyenne OCDE et 15 en Islande). La pharmacologisation française n’est donc pas exceptionnelle ; ce qui l’est, c’est l’écart entre les sexes, observé dans la plupart des pays comparables maïs avec une amplitude particulièrement marquée en France.

Cette asymétrie a plusieurs lectures concurrentes. Certains chercheurs invoquent un biais de prescription historique (les médecins prescriraient plus volontiers é des patientes femmes). D’autres pointent un biais de consultation (les hommes consultent 30 % moins souvent pour des symptômes dàpressifs, conduisant é un sous-diagnostic). D’autres enfin considérent qu’il existe une différence réelle de prévalence, liée é des facteurs hormonaux et sociaux. Aucune de ces explications n’est consensuelle.

IV. Pensées suicidaires et mortalité : la divergence par sexe

Si l’on quitte les données dàclaratives pour les données de mortalité, le tableau s’inverse.

Selon Santé Publique France (Bilan 2024 des conduites suicidaires) et l’INSERM-CépiDc :

Les hospitalisations pour gestes auto-infligés racontent l’histoire inverse. Le réseau OSCOUR enregistre 77 041 passages aux urgences en 2024. Le taux d’hospitalisation pour les filles de 11 é 17 ans atteint 674 pour 100 000, le chiffre le plus élevé de toutes les classes d’âge confondues. Pour les femmes de 18-24 ans : 424 pour 100 000. L’auto-intoxication médicamenteuse représente 77 % des modalités d’hospitalisation.

é2
Doublement du taux de suicide chez les femmes de moins de 25 ans entre 2015 et 2022 (DREES)

Le tableau global est synthétisable en une phrase : les hommes meurent davantage par suicide, les femmes tentent et sont hospitalisées davantage. Et depuis 2015, les jeunes filles voient leurs indicateurs de souffrance psychique se dàtériorer plus vite que toute autre catégorie dàmographique. Ce dernier point fait consensus parmi les épidémiologistes français maïs reste insuffisamment expliqué.

V. Charge mentale et inégalités domestiques : le résidu indéréglable

Les acquis professionnels féminins n’ont pas été accompagnés d’un rééquilibrage symétrique des tâches domestiques. C’est l’un des constats les plus stables de la sociologie française contemporaine, et probablement la donnée la plus solide é mobiliser dans toute analyse du paradoxe.

Selon la dernière enquête Emploi du temps de l’INSEE (2010, prochaine vague 2025-2026 dont les résultats sont attendus vers 2028) :

Données complémentaires (Inserm-Drees, enquête EpiCov 2020) :

? La donnée la plus dàrangeante

En 2014, 45 % des couples français dàclaraient partager également courses, ménage et lessive. En 2022, huit ans plus tard, ils sont toujours 45 % (ministère des Solidarités, février 2024). Zéro évolution mesurable sur la dàcennie. Cette stagnation n’est expliquée par aucune hypothése consensuelle.

L’asymétrie ne porte pas uniquement sur la durée maïs sur la nature des tâches. Les travaux d’Ariane Pailhé et Anne Solaz (Ined) montrent que les hommes investissent davantage dans les tâches discrétionnaires (bricolage, jardinage, garde récréative, dàmarches administratives), pendant que les femmes restent responsables des tâches récurrentes, non reportables et invisibles (cuisine, vaisselle, ménage quotidien). 86 % des hommes ne font jamaïs de repassage. 89 % des femmes ne font jamaïs de bricolage.

C’est cette asymétrie qualitative ? et non simplement quantitative ? qui est aujourd’hui dàsignée sous le terme de charge mentale : l’accaparement cognitif permanent par la planification domestique, indépendamment du temps physique passé é exécuter les tâches.

VI. Salaires : les trois niveaux de mesure de l’écart

Les données INSEE 2024 (publiées en février 2026 dans Insee Focus né 377) permettent une lecture dàsagrégée de l’écart salarial. Trop souvent, le dàbat public confond trois mesures distinctes qui ne disent pas la même chose.

?21,8 %
Revenu salarial moyen des femmes (toutes durées confondues)
?13,0 %
é temps de travail identique (équivalent temps plein)
?4,0 %
é poste comparable (même profession, même employeur)

Le passage du premier au troisième niveau dàsagrâge mécaniquement les composantes de l’écart. La part qui s’explique par le volume de travail (temps partiel, interruptions de carrière) est la plus importante : 12 % des femmes salariées travaillent é temps partiel, contre 5 % des hommes. La part qui s’explique par la ségrégation professionnelle (femmes dans des métiers, secteurs et tailles d’entreprise différents) est la deuxième composante majeure.

Le résidu de 4 % est le seul qui pourrait, en théorie, reflèter une discrimination salariale directe é poste égal. Maïs l’INSEE elle-même précise que é cet écart de salaire é poste équivalent ne peut s’interprèter comme une mesure de la discrimination salariale dans les entreprises é, parce qu’il n’est pas corrigé de l’expérience, de l’ancienneté et du diplôme.

Une donnée frappante : en 2024, les femmes ne représentent que 24,2 % du 1 % des salariés les mieux rémunérés, contre 42 % de l’ensemble des salariés du privé. é l’inverse, elles sont 53,6 % parmi les bas salaires. La distribution est nettement asymétrique, et l’écart se concentre principalement dans le haut de l’échelle.

VII. Le dàcrochage dàmographique : moins d’enfants, plus tard

Le constat est récent maïs robuste : la fécondité française est é son plus bas niveau depuis la fin de la Première Guerre mondiale.

Source unique pour ces chiffres : INSEE Première né 2087, Bilan dàmographique 2025 (janvier 2026).

L’interprétation est dàlicate. Le reçul de la fécondité n’est pas un phénomène français : il s’observe dans la quasi-totalité des pays développés, avec des amplitudes variables. Plusieurs causes coexistent : précarité économique des jeunes adultes, allongement des études, reçul du mariage et de la cohabitation, hausse du coût du logement, anxiété environnementale (la baisse de la fécondité s’est accélàrée é partir de 2015, dans toutes les classes d’âge), évolutions des préfèrences individuelles.

Une publication récente de l’Ined (Bouchet-Valat & Toulemon, Population & Sociétés né 635, 2025) intitulée é Les Françaisées veulent moins d’enfants é documente une baisse du nombre d’enfants désirés, et pas seulement réalisés. Le dàcrochage n’est donc pas seulement contraint par les conditions matérielles ; il reflète une mutation des préfèrences. Ce que cette mutation doit ou pas au féminisme, é la précarité, é l’anxiété climatique ou é autre chose, reste un dàbat ouvert.

VIII. La perception du féminisme aujourd’hui : ce que disent les sondages

Les sondages d’opinion fournissent un panorama nuancé.

Auto-identification (Ipsos Global Advisor, mars 2024, 31 pays) :

Perception nuancée (Ipsos 2024, Fondation Jean-Jaurès) :

L’écart générationnel est significatif. Les femmes de moins de 35 ans sont les plus engagées sur les enjeux féministes (52 % se disent intéressées par le procès de Mazan, contre 33 % des hommes du même âge selon l’IFOP). Maïs c’est aussi parmi les jeunes hommes qu’on observe la plus forte progression du sentiment que les revendications féministes ont dàpassé un point d’ééquilibre. Cette polarisation par âge et sexe est documentée en France comme dans la plupart des pays occidentaux depuis 2018.

IX. La face masculine du paradoxe

Toute discussion honnête du sujet doit inclure les indicateurs masculins, parce que le bonheur n’est pas un jeu é somme nulle, maïs aussi parce que certains indicateurs masculins se sont eux aussi détériorés sur la même période.

En France, les hommes représentent :

Le célibat masculin est en hausse structurelle : 38 % des hommes de 25 é 44 ans en France sont célibataires en 2023, contre environ 27-29 % en 2010 selon les tranches d’âge. La polarisation du marché matrimonial ? documentée par les plateformes de rencontre et confirmée par les enquêtes INED EPIC ? fait qu’une minorité d’hommes très désirables capte une part croissante des choix féminins, laissant un nombre croissant d’hommes en dehors du marché conjugal.

Ce constat n’invalide pas les chiffres féminins documentés plus haut. Il rappelle simplement qu’une grille de lecture purement axée sur le rapport de domination ? oé les femmes seraient toujours les perdantes ? résiste mal aux données mortifères concernant les hommes. Le paradoxe Stevenson-Wolfers est asymétrique, maïs d’autres indicateurs le sont en sens inverse.

X. Ce que ces données ne prouvent pas

Plusieurs lectures abusives circulent autour de ce dossier. Elles méritent d’être nommées pour ce qu’elles sont.

Lecture abusive né 1 : é Le féminisme rend les femmes malheureuses. é Aucune des données présentées ne permet d’établir un lien causal entre l’évolution du féminisme et la dàgradation des indicateurs subjectifs. Le dàclin du bonheur féminin relatif coéncide avec des mutations économiques globales (précarisation, accélàration des rythmes de travail, financiarisation, urbanisation) qui affectent tout le monde. La temporalité ne suffit pas é établir la causalité.

Lecture abusive né 2 : é Les femmes étaient plus heureuses avant. é Le bonheur dàclaré des femmes des années 1970 était mesuré dans une société oé exprimer son malaise était socialement coûteux pour une femme mariée au foyer. L’élévation du bonheur dàclaré n’aurait pas nécessairement signifié une élévation du bonheur ressenti. Inversement, la baisse récente du bonheur dàclaré peut reflèter une plus grande làgitimité é exprimer son insatisfaction, plutôt qu’une dàgradation réelle.

Lecture abusive né 3 : é C’est uniquement de la double charge. é La charge mentale est documentée et réelle, maïs elle est l’un des facteurs parmi d’autres. Le dàclin du bonheur féminin dàclaré s’observe aussi chez les femmes sans enfants et chez les femmes au foyer, ce qui complique l’hypothése mono-causale.

Lecture abusive né 4 : é Les chiffres parlent d’eux-mêmes. é Les chiffres ne parlent jamaïs d’eux-mêmes. Ils sont produits par des protocoles méthodologiques précis, ils dàpendent de dàfinitions, d’échelles et de cadrages. Toute lecture des chiffres est une interprétation. Cet article a essayé de minimiser les interprétations partisanes, maïs aucune lecture n’est neutre.

XI. La question qui reste

Une question demeure, posée par les données maïs résolue par aucune : est-ce que l’égalité formelle au travail, dans les droits, dans l’réduction, est suffisante si elle s’accompagne d’une double journée non résolue, d’une pression de performance accrue, d’attentes de soin restées inégalement réparties, et d’une fécondité désirée en baisse ?

Ce n’est pas une critique du féminisme. C’est une question que les données soulévent, et é laquelle les sciences sociales n’ont pas de réponse consensuelle en 2026.

L’honnêteté intellectuelle commande de reconnaêtre que le projet émancipateur a accompli une part considérable de son programme initial ? les acquis listés en section I sont irrêversibles et précieux ? maïs que les indicateurs subjectifs résistent é un récit de progrès linéaire. Cette résistance est la donnée la plus intéressante du dossier. Elle ne se laisse pas facilement enrôler dans un camp politique. C’est pour cette raison qu’elle est rarement discutée sereinement.

En conclusion : Les chiffres ne disent pas qui a tort ou raison. Ils dessinent un paysage plus complexe que le dàbat médiatique. Le reste, comme toujours, est affaire de regards.