La Tartarie historique réelle

Le mot “Tartarie” apparaît dans les cartes et les textes européens à partir du XIIIe siècle et reste en usage jusqu’à la fin du XIXe. Il désigne une zone géographique, pas un État unifié. C’est un terme commode de géographie européenne pour nommer les territoires septentrionaux et orientaux de l’Eurasie où vivaient des peuples turcs, mongols et toungouses.

Le mot “Tatars” (altéré en “Tartares” par rapprochement phonétique avec le Tartare grec, les enfers — altération déjà notée par Saint Louis au XIIIe siècle) désignait ces peuples dans l’usage occidental sans les distinguer finement. Ce n’était pas un nom que les populations concernées se donnaient à elles-mêmes.

Chez Mercator (1570), la Tartarie désigne grossièrement la Sibérie, la Mongolie, la Mandchourie, le Turkestan. Chez Blaeu (1640), elle s’étend du Volga à la mer d’Okhotsk. Ce n’est pas un pays, c’est une étiquette fourre-tout pour “les steppes et forêts au nord et à l’est de ce qu’on connaît”.

Au XVIIIe siècle, les cartographes français et anglais subdivisent : Petite Tartarie (Crimée et steppes pontiques), Tartarie indépendante (Asie centrale), Tartarie chinoise (Mandchourie, Mongolie), Grande Tartarie (Sibérie). Le terme disparaît progressivement de l’usage savant au XIXe siècle, à mesure que les Européens explorent ces régions et remplacent le terme flou par des noms précis. L’Encyclopédie Britannica abandonne “Tartarie” comme entrée géographique vers 1900. C’est une désuétude normale de vocabulaire, comme “Moscovie” pour la Russie ou “Cathay” pour la Chine.

Les États réels regroupés sous ce label

Empire mongol
Gengis Khan, 1206. La plus grande extension continue jamais réalisée. Corée → Pologne.
Horde d’Or
Khanat turco-mongol, 1240–1502. Steppes eurasiennes du bas-Volga.
Khanat de Crimée
1441–1783. Successeur de la Horde d’Or. Frappait monnaie.
Khanat de Kazan
1438–1552. Documenté par chroniques russes, persanes, arabes.
Empire timouride
Tamerlan, 1370. Centré sur Samarcande. Branche cadette → Empire moghol en Inde.
Khanats d’Asie centrale
Boukhara, Khiva, Kokand. Survivent jusqu’à la conquête russe du XIXe s.

Tous ces États ont laissé une empreinte architecturale, textuelle, numismatique, génétique. Les sites archéologiques de Karakorum, Saray-Batu, Samarcande, Boukhara, Khiva sont fouillés depuis deux siècles. L’ADN ancien confirme les mouvements migratoires décrits par les chroniques. Aucune lacune, aucun mystère à résoudre.

La théorie complotiste récente

Depuis les années 2010, un courant alternatif principalement russophone, repris en anglais et en français via YouTube, a recyclé le mot “Tartarie” pour défendre une thèse radicalement différente : il aurait existé, jusqu’au XIXe siècle, un immense empire mondial avancé technologiquement, doté d’une architecture grandiose, d’une énergie libre, effacé des archives par une conspiration délibérée.

Les preuves avancées — décryptage

❌ Preuve 1 — “Bâtiments trop beaux pour l’époque”

Palais d’expositions universelles, gares monumentales, cathédrales néogothiques. Thèse : trop ornés pour être du XIXe siècle, donc héritage d’une civilisation antérieure. Réalité : l’architecture monumentale des XVIIIe et XIXe siècles utilise une main-d’œuvre artisanale qualifiée et abondante que la construction industrielle contemporaine n’a plus. Perte de compétence artisanale ≠ impossibilité technique historique.

❌ Preuve 2 — Les “forts en étoile” comme antennes énergétiques

Les forts bastionnés (Vauban, système italien Renaissance) en étoile sont entièrement documentés : plans signés, devis, ingénieurs nommés (Vauban, Coehoorn, Michelangelo Sanmicheli), registres de construction. La géométrie en étoile est une réponse balistique aux canons : les bastions saillants éliminent les angles morts pour les tirs de flanquement. Mécanique militaire, pas énergétique.

❌ Preuve 3 — Photographies de “fenêtres enterrées” (mud flood)

Ces photographies montrent soit des bâtiments à rez-de-chaussée surélevé pour raisons thermiques ou d’hygiène, soit des rues surélevées après construction pour installer l’égouttage urbain. Chicago a effectivement levé son niveau de rue de 1 à 4 m entre 1858 et 1860 — travaux documentés par la Chicago Historical Society. Les “fenêtres enterrées” sont des soupiraux. Rien de mystérieux.

❌ Preuve 4 — “Le mot Tartaria figure sur les cartes anciennes”

Argument circulaire : le nom figure → donc l’empire existait → donc le nom figure. La réalité est que le nom désignait une zone géographique floue, pas une entité politique unifiée, ce qui est documenté par les traités de géographie contemporains des cartes en question. Un nom sur une carte ≠ un État.

Pourquoi la théorie s’effondre frontalement

❌ Test archivistique

Pour effacer un empire mondial du XIXe s., il faudrait coordonner la disparition de documents dans des milliers de dépôts sur tous les continents, à une époque où l’imprimerie a diffusé des millions d’exemplaires de journaux, livres, cartes, registres de commerce, actes notariés. Les archives municipales, paroissiales, commerciales, familiales du XIXe sont parmi les plus volumineuses de l’histoire humaine. Personne n’a trouvé d’indice de cette récriture massive.

❌ Test numismatique

Tout empire frappe monnaie. L’Empire romain a laissé des millions de pièces, l’Empire mongol des centaines de milliers, l’Empire ottoman idem. Si une Tartarie-empire avait existé au XIXe s., on trouverait ses pièces chez tous les numismates. On n’en trouve aucune qui ne corresponde pas à un État par ailleurs documenté.

❌ Test génétique

L’ADN ancien extrait des populations eurasiennes (David Reich à Harvard, Svante Pääbo à Leipzig, Eske Willerslev à Copenhague) cartographie précisément les mouvements depuis 10 000 ans. Aucun signal génétique correspondant à une population “tartariste” à caractéristiques inhabituelles. Les populations des steppes sont exactement celles qu’on attend : mélange turco-mongol-iranien dans les proportions décrites par les chroniques.

❌ Test linguistique

Aucune langue “tartarienne” n’est attestée. Les langues turques, mongoles, toungouses de la zone sont parfaitement classifiées, leurs racines remontent à 2 000 à 5 000 ans. Aucune langue-fantôme ne manque à l’arbre.

Pourquoi la théorie séduit quand même

Ce n’est pas anodin. Le tartarisme a un public réel. Les ressorts psychologiques sont identifiables.

Le vertige architectural. L’architecture des XVIIIe–XIXe siècles est d’une qualité que la construction industrielle contemporaine a en grande partie perdue. Le public confond cette perte de compétence artisanale avec une impossibilité technique temporelle.

La demande de “civilisation perdue”. Le récit d’une civilisation antérieure avancée qu’on nous cacherait est une constante culturelle. Le tartarisme en est la version russophone post-soviétique, comme l’Atlantide en est la version occidentale.

Débunker n’a jamais converti personne qui y croit vraiment. Le tartarisme est né comme symptôme d’une défiance envers le savoir officiel — il faut traiter ce signal sociologique, pas débattre de ses “preuves” une à une.

Verdict

✅ La Tartarie historique

Désignation cartographique européenne d’une zone peuplée par des peuples turcs et mongols avec des États documentés (khanats, empires timouride, moghol). Disparue du vocabulaire savant au XIXe s. par obsolescence normale. Rien de mystérieux.

❌ La Tartarie complotiste

Construction des années 2010, diffusée via YouTube. S’appuie sur des confusions architecturales, un mésusage des cartes anciennes, une méconnaissance de l’archivage historique. Ne survit à aucun test archivistique, numismatique, génétique ou linguistique. Ce qui est intéressant, c’est sa fonction sociologique : signal de crise de légitimité du récit officiel, pas mystère historique.

Sources :

[1] Mercator, Gerard. Cosmographia. 1570. — Blaeu, Willem Janszoon. Atlas Maior. 1640.

[2] Encyclopædia Britannica. Entrée “Tartary”. 9e éd. (1881) vs 12e éd. (1922).

[3] Reich, David. Who We Are and How We Got Here. Pantheon Books, 2018.

[4] Chicago Tribune Archives. The Raising of Chicago. 1858–1861.

[5] Barkun, Michael. A Culture of Conspiracy. University of California Press, 2003.

[6] Bronner, Gérald. La Démocratie des crédules. PUF, 2013.