1. Genése : #ThatGirl, la tendance qui a déferle en 2021
Le hashtag #ThatGirl explose sur TikTok début 2021, cumulant rapidement des milliards de vues. Le format est simple : une femme jeune, mince, bien habillée, qui filme sa routine matinale ultra-disciplinée réveil 5h, workout, jus de légumes verts, journal, méditation, douche froide. Le tout avant 8h du matin.
L’esthétique est précise : minimalisme beige, collier en or fin, tapis de yoga Lululemon. Le message implicite est celui de l’aspiration réalisée cette femme a tout réussi par discipline personnelle, sans compromis.
Je ne suis pas la fille que tu mérites. Je suis la fille que tu dois mériter. Format typique des captions “That Girl” TikTok, 2022
2. Ce que la That Girl représente réellement
La That Girl n’est pas juste un aesthetic. C’est la projection de la femme ambitieuse et disciplinée qui refuse de se contenter de moins que l’optimal. Elle incarne la convergence de trois tendances culturelles :
- La “girl boss” culture des années 2010 “boss up, no excuses”
- Le wellness feminism prendre soin d’elle comme acte politique
- L’hypergamie consciente elle vaut beaucoup, donc elle demande beaucoup
3. Les standards relationnels de la That Girl
Si la That Girl est disciplinée dans sa vie personnelle, ses critères relationnels le sont tout autant. Les enquêtes IFOP révélent que les femmes se définissant comme “ambitieuses et exigeantes” ont des seuils significativement plus élevés que la moyenne :
4. Le paradoxe : la That Girl et le marché masculin
La tension fondamentale est simple : la That Girl s’amliore constamment physique, revenus, diplôme, style de vie. Ses standards relationnels évoluent au même rythme. Mais le vivier d’hommes qui “la challengent” sur tous ces critères simultanément est mathématiquement décroisant mesure qu’elle monte.
C’est ce que lesconomistes du couple appellent le “matching problem” : plus une personne est positionnée en haut d’un pool, moins le nombre de partenaires compatibles (par hypergamie) est grand. La That Girl de 30 ans, gagnant 3 000, Bac+5, cherche plus grand et plus riche qu’elle et chaque critère supplémentaire divise le pool par un facteur non-linéaire.
6. That Girl et santé mentale : les données
L’exposition quotidienne à ces contenus de “perfectionnisme visible” produit des effets mesurables. L’étude Dove (2023) portant sur 4 500 femmes de 16 à 25 ans dans 9 pays montre que 78% se sentent en inadéquation avec les standards qu’elles voient sur les réseaux. La théorie de la comparaison sociale de Festinger (1954) fournit le cadre : l’être humain évalue en permanence sa valeur en se comparant aux autres. TikTok fournit un flux infini de comparaisons asymétriques.
7. L’after-That-Girl : se réconcilier avec ses propres standards
Une contre-tendance émerge depuis 2024 : le mouvement “Soft Life” ou “Lazy Girl Era”, qui revendique le droit à une vie moins optimisée. Ce n’est pas la paresse — c’est un refus conscient de la dictature de la productivité de surface. Plusieurs creéatrices TikTok qui avaient construit leur audience sur le format That Girl ont publiquement annoncé leur désengagement, décrivant l’épuisement du perfectionnisme permanent.
Le bilan n’est pas que la That Girl est mauvaise — ses fondements (discipline, soin de soi, ambition) sont documentairement bénéfiques. Le problème est son universalisation et sa performativité : les habitudes saines faites pour être filmées, likees et comparées ne servent plus la santé — elles servent la validation sociale.
La discipline est un outil. Quand elle devient une identité performative, elle cesse de servir la personne qui la pratique pour servir le regard de ceux qui la regardent.
Sources :
[1] TikTok Creative Analytics #ThatGirl hashtag performance 20212023. Données platforms.
[2] IFOP “Les Françaises et leurs standards amoureux” 2022. N=1 008.
[3] Festinger L. (1954) “A Theory of Social Comparison Processes.” Human Relations, 7(2).
[4] Valkenburg P. et al. (2021) “Social media use and adolescents’ self-concept.” Journal of Youth and Adolescence.